Le chat de Compostelle

Le Chat de Compostelle : Chapitre III

Un jour, un chat m’a raconté son voyage à la poursuite de ses maîtres partis marcher sur le chemin de Compostelle. (Chapitre 3)

Agamemnon se leva, tout droit sur ses pattes épaisses et velues, il me scrutait mesurant sans doute dans mon propre regard, le suspense qu’il voulait y engendrer. Satisfait de son effet, il se recoucha sur le dos et me raconta la tête renversée en arrière :

« Furetant vaguement à la recherche de quelque mulot égaré et imprudent, alors que je marchais à côté de Harry, quelque chose de terrifiant advint. Un monstre géant et poilu nous barrait le chemin. Je crois, ou plutôt, je sais aujourd’hui que je n’ai jamais été aussi rapide pour regagner la protection du sac à dos de mon compagnon de route.

- holà ! Que tal ! eres un perro de berger !

Harry, bizarrement, s’adressait à la créature. Je ne sais pas si le monstre parlait l’espagnol, mais je perçus dans la voix de mon nouveau maître, une note d’incertitude qui m’inquiéta beaucoup. J’espérais avoir été le seul à l’entendre. Je me mis à prier et c’est alors que je pus constater avec étonnement que le chemin de Compostelle avait déclenché en moi une bouffée mystique. Ce chemin est connu pour éveiller ce qu’il y a de bon et de grand dans l’humanité du pèlerin, marcher simplement sans lien artificiel avec sa technologie tonitruante, seul dans sa peau, dans sa vérité, dans sa pureté. C’est à peu près ce que j’ai retenu lors des discussions du soir, entre pèlerins inspirés. J’avoue que je n’ai pas exactement saisi la portée du propos et je vous le sers comme je l’ai entendu, mot pour mot. Mais, pour l’heure, je résolus de remettre à plus tard l’examen de cette irruption inopinée d’une spiritualité naissante. Si le monstre avait pu sentir comme moi la trouille de mon camarade humain, nous aurions certainement terminé le voyage, dévorés sur le champ. Mais l’animal s’assit et nous contempla sans bouger, il émit juste un petit grognement quand Harry fit mine d’avancer. Je rentrais jusqu’au tréfonds du sac évoquant les dieux des chats de gouttière et de race (je ratissais large pour l’occasion) afin qu’ils me viennent en aide. Je craignais que la bête ne me débusque. Heureusement je côtoyais un fromage au fumet si puissant qu’il couvrit mon odeur. Cela eut l’effet de me rendre un peu malade, mais je préférais cela plutôt que de terminer ma journée en fricassée pour ce mastodonte. J’eus une pensée désespérée pour mes anciens maîtres, s’ils avaient su ce que j’endurais ! Mais je n’allais pas plus avant dans mes réflexions, car Harry avait fait demi-tour lentement. Il se retourna subrepticement pour voir ce que faisait le Patou. »

Agamemnon, le gros chat, s’était assis pour m’expliquer :

« Oui, un Patou, c’est comme cela qu’ils les appellent là-bas ! Je vous jure, ils ne doutent de rien dans ces montagnes ! Un nom aussi bonhomme pour un truc pareil ! Une boule de poil de quatre-vingts kilos, au bas mot ! Mais je m’éloigne de mon récit. Bientôt un troupeau de moutons s’approcha, signalé de loin par le tintement des cloches pendues à leur cou. Il traversa la route et enfin, à notre grand soulagement, la bête les suivit.

D’abord pétrifié, mon fier coursier s’était posé dans l’herbe, attendant sagement la suite des évènements. Quand Harry pensa qu’ils étaient suffisamment éloignés, il reprit le chemin et ce n’est pas sans un petit frisson que nous franchîmes la limite que gardait précédemment le « Patou » de berger. J’eus du mal, je vous l’avoue, à sortir de mon abri ce midi-là, je suis très émotif, j’avais trouvé une rondelle de saucisson abandonnée qui trainait au fond du sac et cela m’aida à tenir le choc. Cela se mâchouille comme du chewing-gum, sauf évidement que l’on ne peut pas faire de bulle. Harry me parla.

- Je vois que tu as de bons réflexes, tu peux sortir pour te dégourdir les pattes, tu ne risques plus rien.

Il était fou, il croyait que j’allais sauter vers la lumière après un tel traumatisme, et puis je n’avais pas fini ma rondelle de saucisson. Ce terrible drame me fait encore frissonner aujourd’hui, certes, objectivement il ne s’est rien passé, mais cela aurait pu tourner en une titanesque boucherie et c’est une idée qui tel que vous me voyiez me terrorise encore regardez, je tremble ! »

Le matou disait cela en s’étirant et bâillant largement, il ouvrit sa gueule en me tirant la langue, je vis pointer deux petites canines effilées, ce qui me fit douter de sa sincérité, mais il continua :

« Cela faisait des semaines que nous cheminions ensemble et je désespérais de retrouver mes anciens maîtres. Depuis plusieurs nuits, je dormais dans le sac contre le pull de Harry, il trouvait que c’était bien comme ça :

- Le matin il est tout chaud !

Me disait-il, enfin, c’est ce que je crus comprendre, il disait cela en enlevant les petits poils que je lui laissais, disséminés entre les mailles pour qu’il pense à moi. Quand nous sortions du gite en fin de nuit, il ne me réveillait même plus, je me cachais sous les vêtements profitant des dernières minutes de mon sommeil et surtout pour me dissimuler à la vue des autres.

En effet, je m’étais déjà fait chasser d’un gite, certains pèlerins étant, parait-il, allergiques aux chats…l’un d’entre eux prétendit même que je leur portais malheur ! C’était pour le moins offensant et donc depuis ces incidents, Harry me cachait et je voyageais en clandestin. À vrai dire, cela ne me déplaisait pas, un peu de mystère, cela pimentait agréablement notre quotidien. Mais hélas, ce bonheur sans nuage n’allait pas durer. Un matin, alors que je m’éveillais, je perçus la lumière du jour, ce qui était très inhabituel, car nous partions toujours avant le lever du soleil. J’avais sûrement fait un cauchemar, car j’étais sous le lit. Ma première pensée fut - où est Harry ? Il n’était pas dans la chambre. Je sortis, parfaitement affolé, j’avais fait la grasse matinée et mon cher Harry était parti, croyant que j’étais encore enfoui sous ses vêtements, comme tous les matins.

Il ne se rendra compte de mon absence que vers midi pensais-je. - Je suis le chat le plus maudit de la création !

À nouveau je pensais à mes maîtres Chris et Marie qui m’avaient si lâchement abandonné. Je pris la décision que je continuerais le chemin jusqu’au bout. Je leur prouverais, je ne savais pas quoi exactement, mais, ils allaient être bien surpris ! Parmi les voyageurs qui restaient encore dans le gîte, j’en repérais une qui se coiffait longuement les cheveux, j’en conclus qu’elle était portée sur l’hygiène ce qui me parut être un bon signe. Pendant qu’elle s’admirait dans un petit miroir de poche ce qui était un véritable exploit étant donné la petitesse de l’objet, je me glissais dans son sac qui embaumait le parfum et la crème hydratante. Elle me chargea assez brutalement sur son dos ce qui m’étonna de sa part, Harry était beaucoup plus délicat, pensais-je avec nostalgie. Nous partîmes droit devant. Sauf erreur d’orientation, elle allait au même endroit que Harry, et prendrait donc le même chemin.

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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