On ne sait jamais de qui l’on peut avoir besoin

On ne sait jamais de qui l’on peut avoir besoin : Chapitre I

Victime d’un accident, Mikaël s’en sort indemne, hélas, ce n’est pas une excuse pour ses patrons. Il sera congédié brutalement, mais son nouvel emploi va lui réserver de drôles de surprises. (Chapitre 1)

On l’avait échappé belle, la grue s’était effondrée dans un long crissement de métal puis un plouf énorme, une sorte de glouglou étrange et pour finir un silence choquant. Quelques cercles mousseux signèrent la disparition totale de l’engin à la surface de la mer. Les deux hommes trop abasourdis ne disaient rien, et n’osaient même pas se regarder. Le poids du bras chargé de la grue avait emporté à sa suite la cabine dans lequel le grutier opérait. Celui-ci, heureusement, avait sauté au-dehors juste avant la catastrophe. À présent, il tremblait un peu n’osant imaginer ce qu’il serait advenu de lui s’il n’avait pas eu ce réflexe de survie. Il contemplait avec fascination la surface de l’eau du port qui redevenait lisse et s’épongeant le front, il saisit tout à coup avec une lucidité pénible les conséquences fâcheuses de sa mésaventure. Albert tout près de la retraite n’avait jamais vu ça. Il se retourna sur Mikaël, le rescapé de l’accident, et voyant son désarroi crut bon de lui dire :

- Mon vieux, tu as eu chaud au cul !

Le grutier survivant soupira. On n’aurait pas su dire si c’était parce qu’il était heureux d’être au sec, ou bien si c’était une peur rétrospective de ce qui aurait pu se passer, ou bien encore s’il appréhendait la réaction de la direction. Albert prit son portable en s’éloignant.

Les patrons, comme s’ils avaient emprunté un raccourci dans un couloir du temps, étaient déjà là alors qu’il sortait à peine de sa stupeur. C’est l’impression qu’il en eut. Rosetta Lafforgue et Clément Manganin, impeccables dès 9h du matin, lui en costume gris sobre et elle, dans un ensemble rose saumon écossais apparurent devant lui. Le couple d’associés était disproportionné, elle plutôt gigantesque, très grande et très costaud et lui très petit maigre et tout sec comme un clou. Ils affichaient un air contrarié, sans doute parce qu’ils avaient sauté leur petit déjeuner. Mikaël n’en menait pas large. Devant leurs mines, il se demanda s’il n’aurait pas mieux valu qu’il sombre avec sa machine.
Elle l’apostropha en premier.

- Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’avez-vous fait ? Pourquoi n’êtes-vous pas dans la cabine ?

La dernière question choqua le collègue de Mikaël qui ne put s’empêcher de marmonner entre ses dents :

- Vous auriez préféré qu’il se noie..., et il ajouta plus distinctement, il a sauté juste à temps ! tu as eu de bons réflexes Mikaël !

Rosetta furieuse se retourna vers l’importun. La femme au regard de tueuse répliqua.

- Bien sûr ! nous sommes rassurés de voir qu’il a pu s’en sortir, à tout point de vue. J’aimerais quand même savoir ce qui s’est passé. C’est légitime, n’est-ce pas ?

Elle s’était retournée vers son associé qui ne disait mot se contentant de secouer la tête pour acquiescer.

Mikaël regardait ses pieds tout en essayant de comprendre le déroulement des évènements qui avaient conduit à ce désastre. La cabine vide était descendue, Il se vit monter à l’intérieur quand le bras de la grue avait opéré une drôle de manœuvre. Un déséquilibre entraina le bras lourd de son chargement vers l’eau noire du port. Sentant le basculement dangereux, il avait jailli de la cabine vers l’extérieur tel l’homme canon, effectuant un roulé-boulé du plus bel effet et digne d’un judoka plusieurs fois ceinturé. Ses leçons du passé dans le club : le petit institut du Japon avait enfin trouvé une raison d’être lui évitant ainsi une chute plus violente. Il voulut mettre en mot ce drôle de film dans lequel il était à la fois la victime et le héros. Dans un premier temps, le patron se taisait, se contentant de pincer les lèvres, mais il finit par dire le regard fuyant, d’une voix étranglée :

- Si vous étiez resté dans la cabine, vous auriez pu redresser le bras !

Mikaël sidéré se rebuffa :

- Je n’ai rien pu faire ! le tout a basculé aussitôt, c’était trop tard, j’allais être entrainé vers la flotte.

Clément Manganin ôta ses lunettes pour les essuyer à l’aide d’un joli petit mouchoir en papier qu’il déplia avec soin de ses doigts fins et précautionneux.

- Il y a des témoins ?

- Oui, moi ! s’exclama Albert.

- Oui, mais vous êtes des amis, je me trompe ?

Les deux compères se regardèrent sans un mot.

- Y avait-il quelqu’un d’autre ?

Ils se retournèrent dans tous les sens pour constater qu’il n’y avait personne. Il était trop tôt et en hiver, le port de plaisance était encore désert. Rosetta Lafforgue soupira.

- Vous êtes bien mal barré, mon ami.

Le mot : ami, qui se voulait affectueux, fit mal à Mikaël qui entendait dans cette voix une menace plus qu’un réconfort. Il ne se trompait pas.

Dès le lendemain, les choses se précipitèrent. Ainsi ; on reprocha à Mikaël de s’être garé trop près de l’eau, et ensuite d’avoir quitté la cabine de la grue précipitamment sans essayer de la sauver, d’autant plus, après renseignement et pour son malheur, qu’il savait nager !

La suite mercredi prochain...

Ecrit par Marie-Laure Bousquet

Je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou d’anticipation.


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