Et cum animo

Et cum animo : Chapitre IV

Jeffrey adore sa profession, il est agent immobilier, mais c’est un agent très spécial ... 4ème et dernier chapitre.

Après toutes ces réflexions sur mon futur un peu compromis, je refermais piteusement la porte blanche et refroidie du frigo. Cette maison inhospitalière m’en voulait. Un sentiment d’injustice m’envahit. La colère me prit. Je me mis à hurler :

- Ho ! Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu veux ? Tu vas me garder longtemps comme ça ! Espèce de sale démon à la noix ; pourri et stupide !

Je regrettais aussitôt la dernière de mes phrases craignant qu’elles ne me le mettent encore plus en colère et qu’il ne me jette les meubles à la figure. Des souvenirs de films effrayants de poltergeist me revenaient et me glaçaient le sang. Il y avait pourtant une solution. La femme était partie très vite, elle avait dit qu’elle ne voulait plus jamais revenir ici, elle voulait sans doute oublier la vie qu’elle avait mené dans ce lieu. Je m’étais demandé pourquoi elle avait été si pressée, à présent je comprenais très bien.
Tout à coup, une petite musique s’éleva dans le silence. La voix d’un chanteur mort remplit la maison de sa complainte mélancolique. Je sursautais quand un des portraits posés sur un guéridon tomba sur le sol. Mon cœur était mis à rude épreuve, je le sentais cogner comme s’il voulait s’échapper de ma poitrine. Je ramassais la photo alors le visage sévère et le sourire mauvais d’un homme me fixèrent. Je m’asseyais sur le canapé du salon. Le cadre n’était pas tombé par hasard. Je sus par je ne sais quel instinct que l’homme qui me toisait avec méchanceté sur le cliché était celui qui manipulait la maison. J’avais raison, il s’agissait bien du défunt mari. Cet esprit malveillant hantait les lieux. Soudain inspiré, je l’apostrophais ainsi :

- Écoutez, vous êtes sans doute le mari de madame Aulne, la cage au-dessus de moi se mit à siffler, je pris cela pour un acquiescement, vous voulez quoi ?

Un autre portrait sur le meuble sous le grand miroir tomba à son tour. Je le relevais et je vis un couple apparemment amoureux qui s’enlaçait. Je reconnus Elvire Aulne et celui qui devait être son époux. Sur la photo, ils devaient avoir vingt ans. Je levais les yeux vers le miroir et je vis à côté de moi une forme fumeuse et noire qui me chuchotait quelque chose à l’oreille. Je n’entendais rien sinon un bruissement inquiétant. Je murmurais :

- Désolé, je n’entends rien...

Alors la forme souffla sur le miroir et je vis s’inscrire sur la buée tiède déposée sur la surface ces mots :

- Je veux qu’elle revienne

C’était du bon français. Une économie de mots certes, mais dans l’ensemble, la pensée générale était claire. Je me trouvais bien ennuyé, car visiblement madame n’avait aucune envie de continuer sa vie avec un ectoplasme mal embouché. Je me consolais quand même en me disant qu’une solution à mes problèmes était possible.

- OK, je comprends, je veux bien vous aider, mais me retenir ici ne résoudra rien ! si vous voulez que je vous aide, il va falloir que je puisse sortir. Je ramène votre épouse, je la convaincs, je suis très fort pour convaincre, elle ne vend plus votre maison qui redeviendra le gentil nid d’amour et vous reprendrez votre vie, enfin je veux dire votre mort.

Je sentis dans le silence lourd qui suivit que le fantôme réfléchissait. Je suppose qu’il se demandait si je ne me moquais pas de lui.

- Vous n’avez pas le choix, à moins que vous pensiez que ma présence vous suffise.

Le cadre de la photo vola dans les airs et je me penchais juste à temps pour l’éviter. Il faut dire que je m’y attendais un peu. J’en profitais pour proposer autre chose.

- Ou bien, j’ai une autre idée qui va vous plaire. Je vous déplace dans la nouvelle maison de votre chère et tendre ! Vous savez, vous n’êtes pas le premier esprit à vouloir déménager. Je connais la manip. Vous vous glissez dans ma sacoche, je vous amène dans le logement d’Elvire, l’affaire est dans le sac ! Je vous jure qu’elle aura une drôle de belle surprise ! Je vais être honnête avec vous, cela sera plus simple et si je pars sans vous, vous ne serez pas sûr que je vous la ramène.
Un silence éloquent me répondit.

- Allez ! ça marche, on y va, je vous délivre et vous investissez le nouveau lieu, c’est super non ?

Les volets s’ouvrirent largement, je pris cela pour un accord tacite. Je me dirigeais vers mon cartable, je le vidais, il n’y avait que quelques fiches que je prenais avec moi sous le bras. Ensuite je l’ouvris largement et un courant d’air le remplit. Je le refermais avec circonspection. Je sentais comme un mouvement à l’intérieur. Je lui criais.

- N’ayez pas de crainte, je gère. Je vous ouvrirai quand on y sera.

Je quittai la maison dans un grand soupir de soulagement et je me dirigeais vers l’église la plus proche. Vous aurez compris que ce n’était pas la première fois que ce genre de mésaventure m’arrivait. À la vérité et heureusement, c’est très rare, mais je connais parfaitement la procédure.
Si vous voulez mon avis, les défunts doivent lâcher la grappe des vivants qui ont assez de soucis comme cela. Ils doivent continuer leur chemin vers un ailleurs qui nous sera un jour connu et qui d’ailleurs est probablement plein de promesses.

Bref, à l’abri des regards, je posais la sacoche dans le bénitier, évidemment, il n’y avait pas assez de liquide pour l’immerger entièrement, mais en général, c’est suffisant pour envoyer un défunt qui s’accroche vers l’au-delà. J’ouvris avec délicatesse et après un moment d’hésitations, il y eut un courant d’air qui décoiffa la vieille dame assise au premier rang qui priait. Un soupir énorme se fit entendre qui, je l’avoue, me fit frissonner. J’avais un peu menti au fantôme, mais je savais que c’était mieux pour lui et surtout pour sa veuve. Pourquoi une église ? vous demandez vous, avec raison, et bien la première fois que cela m’est arrivé j’ai traversé la rue pour rentrer dans le premier bâtiment que j’ai trouvé et c’était une charmante petite église romane. Le succès ayant été immédiat, j’avoue que depuis je recommence sans me poser de questions. Peut-être que si je faisais la même chose dans la halle d’un marché ou dans le hall d’une préfecture, ce serait la même chose, qui c’est ? Pour ce qui est de l’eau bénite, c’est pour le folklore, cela m’amuse...

Et voilà, c’est donc aujourd’hui que j’emmène mon petit couple pour visiter la maison qui à présent est plaisante avec son ambiance douce, reposée et accueillante !

FIN

Ecrit par Marie-Laure Bousquet

Je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou d’anticipation.


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