Et cum animo

Et cum animo : Chapitre I

Jeffrey adore sa profession, il est agent immobilier, mais c’est un agent très spécial ...

Agent immobilier, quel beau métier ! Je détiens dans mes mains généreuses le bonheur de mon prochain. Grâce à mes bienfaits, il va trouver le lieu qui pour le reste de sa vie deviendra son cocon, son nid, son refuge. Je n’exagère pas, c’est grâce à mon sens de la persuasion et à mon charisme, toute modestie mise à part, que je parviens à modifier le parcours sinueux et incertain de la vie des gens. Hier, le projet d’acheter une maison était un rêve flou, aujourd’hui je le concrétise, je vais au bout du désir de mes clients, je les cerne, je les étudie et enfin je leur offre une vision réelle et enchanteresse de leur bonheur futur. Mais, à la vérité, je vous l’avoue, j’ai un secret.

Mais avant tout, c’est aujourd’hui que Madame Jeanne et son compagnon Monsieur Éric vont, sans nul doute, trouver le lieu idéal pour abriter leurs vieux jours dans une communauté de joie et de liesse, ce qui est à peu près la même chose. Ils sont retraités et cherchent un lieu plus petit que leur ancienne demeure. Les jeunes veulent toujours très grands pour accueillir leur progéniture et quand les enfants sont partis, s’ils sont encore ensemble, leur baraque tout à coup leur semble froide et sans vie. Donc mon couple recherche un rez-de-chaussée en très bon état, chaleureux et moderne, mais avec du cachet, pas trop petit, ni trop grand dans une résidence surveillée, mais non carcérale(évidemment), avec le soleil visible depuis chaque fenêtre, un jardin facile à entretenir avec pourquoi pas une piscine où un spa, et tout cela pour une somme raisonnable. Autant dire que c’est impossible. Mais en fait, ma vocation n’est pas de faire coïncider leurs rêves utopiques avec la réalité du marché, en fait, je fais tout le contraire. Je visite les maisons que l’on me donne à vendre, je porte les dossiers de mes clients et je laisse la maison décider qui elle veut bien accueillir. Ainsi, pas de mauvaises surprises, la maison bien disposée accueille les nouveaux arrivants avec sérénité. Certains lieux ont souffert des derniers habitants qu’ils ont dû subir. Les cris, les larmes, et parfois une hygiène déplorable les ont blessés dans leur chair de béton ou de pierre. De là ce sentiment de malaise que l’on peut ressentir dans certains lieux. Si la maison a vécu une existence heureuse et chaleureuse, cela se sent aussi. Quoiqu’il en soit, c’est elle qui au final décidera.

Dans les faits, voilà comment je procède ; je m’assois sur le petit fauteuil pliable que j’amène partout dans mon coffre de voiture et qui ne me sert qu’à ça. Je dois être seul ! c’est l’unique condition. Je m’installe au centre de la pièce principale. J’étale sur le sol les fiches de mes clients, je me mets en état de méditation et j’attends. En général, la maison ne met pas longtemps à manifester un choix. Une fiche glisse et dépasse du lot, un courant d’air violent ouvre une fenêtre et fait s’envoler toutes les pages ne laissant qu’une seule possibilité, ou bien un rayon de soleil vient éclairer un dossier. Quand il ne se passe rien, et bien, je préviens que je vais quand même amener des clients et qu’elle verra bien si elle change d’avis ou pas. Ensuite, tout dépend si la maison est plutôt du genre bienveillant ou pervers. Dans ces cas-là, je dois faire attention à ce que mes clients ne se prennent pas les pieds dans les tapis, ou ne se reçoivent comme cadeau de bienvenue, une porte dans la figure sous l’effet d’un courant d’air malvenu.

Et oui, vous avez sans doute compris que je détiens un lien particulier avec ce monde. Cela a commencé avec mon oncle Jules, un commercial hors pair qui vous aurait vendu votre propre grand-mère, et qui possédait un taux de réussite rarement atteint dans cette belle profession d’agent immobilier. Pendant les vacances, quand maman travaillait, il m’emmenait avec lui visiter les maisons. Pour l’occasion il m’avait offert un petit costume très seyant qui me faisait ressembler à un communiant des années soixante. J’avais huit ans et j’admirais cet homme si sûr de lui et plein d’entrain qui mettait de la joie et de la bonne humeur partout où il passait. Il guidait les visiteurs comme une locomotive entraine des voyageurs pour une joyeuse promenade au pays du bonheur. Ceux qui mettaient leur bien en vente s’étonnaient de la facilité avec laquelle il trouvait des acheteurs pour leur maison. Si un bien s’avérait trop récalcitrant, refusant tout nouveau propriétaire, il s’arrangeait pour refuser de s’en occuper. Il trouvait les prétextes les plus farfelus. Par exemple ; il avait perdu son parapluie chez un client et il ne retravaillerait pas tant qu’il ne l’avait pas retrouvé. Ou bien sa mère lui interdisait de vendre quoique ce soit dans le quartier parce que son chien y avait disparu ! et on ne conteste pas les ordres de sa maman ! Son charme effarant faisait son effet et personne n’aurait osé lui faire de la peine.

Un jour de mai, il accepta, après m’avoir fait jurer le secret, de le suivre dans une échoppe bordelaise très cossue. Il déploya, comme je le fais aujourd’hui, un petit siège en toile et je m’assis à ses côtés à même le sol. Il procéda à l’étalement de ses fiches sur le carrelage. Il ferma les yeux et quand il les ouvrit toutes les fiches avaient été retournées sauf une. Je vous avoue que j’étais enchanté de ce que je venais de voir. Les feuilles, soulevées par un drôle de courant d’air, s’étaient envolées avant de retomber bien rangées à l’envers, sauf une. J’avais applaudi en riant devant le prodige et le bon regard espiègle de mon oncle. À huit ans, on n’a peur de rien si on est bien accompagné. Pendant mes vacances je suivais avec plaisir ce tonton Jules que j’affectionnais et dont j’étais comme tout le monde tombé sous le charme.

Et donc la profession d’agent immobilier comme une vocation me vint naturellement. Je devins son assistant avant de voler de mes propres ailes.

Un jour, tonton Jules, disparut. Il envoya une carte postale des Antilles disant qu’il voulait terminer sa vie là-bas au soleil et on n’eut plus aucune nouvelle de lui. J’eus droit à une lettre personnelle dans laquelle il me disait au revoir et qu’il penserait à moi tous les jours et qu’il était fier que je reprenne le flambeau de cette belle profession. Quand j’en eus les moyens, je pris un vol pour la belle Guadeloupe et je visitais ensuite toutes les îles magnifiques alentour. Je ne trouvais aucune trace de mon oncle. Je fis une enquête poussée et j’engageais même un détective privé qui en vint à la même conclusion, tonton Jules s’était évanoui dans la nature sans laisser de traces. Étrangement je n’en fus pas si étonné, pensant au fond de moi que cet être si étrange et adorable devait être une sorte d’ange.

Revenons à mon fameux couple Madame Jeanne et son compagnon, Monsieur Éric...Mais revenons en arrière, il y a quelques jours de cela, je croyais bien avoir trouvé la maison de leur rêve !...

La suite mercredi prochain !

Ecrit par Marie-Laure Bousquet

Je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou d’anticipation.


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