Jeanne et Gédéon

Jeanne et Gédéon : Chapitre I

Jeanne et Gédéon vivent ensemble depuis si longtemps, qu’ils ont tout oublié. Mais Jeanne disparait, emportée par d’étranges créatures, et Gédéon va apprendre qu’ils ne sont peut-être pas ce qu’ils croyaient être !

Dans le jardin de Gédéon régnait la paix. Jeanne son épouse depuis toujours, enfin depuis qu’il se souvenait avoir eu une compagne dans sa vie, aimait à s’assoir sur le seuil de la cabane à outil sur un vieux fauteuil en rotin des années soixante-dix. Peu de confort dans cet entrelacement de fibres rêches, mais l’ensemble recouvert d’une couette épaisse lui paraissait confortable. Seuls, la pluie ou un froid intense pouvaient la retenir dans la maison, sinon dès le lever du jour, quand il fait encore un peu frais, elle s’asseyait, enroulée dans son grand châle de laine bleu, pour écouter les chants du jardin. Quel plaisir si simple et si doux que d’écouter les bruissements de la nature. Elle se réjouissait du doux frottement de la brise dans le feuillage éclairci des arbres fruitiers, le grondement assourdi et régulier du train de 8h15, le ronflement lointain de l’autoroute, enfin le vrombissement de fauve assoupi du tramway accompagné du joli tintinnabulement de la clochette tibétaine pendue à la branche du cerisier.

À la fin de l’automne, elle imaginait les couleurs ensoleillées des derniers potimarrons. Le contact sur ses mains lui donnait une représentation chaude de la courge à la peau épaisse et rugueuse qu’elle avait ramassée.

Les arbres avaient presque tous perdu leurs feuilles, lui avait dit Gédéon. L’automne qu’elle pouvait sentir sur son visage refroidi était arrivé abruptement au milieu de belles journées encore tièdes. Mais ce matin-là, les pluies de la nuit avaient purifié l’air de ses odeurs. Elle décida de rentrer plus tôt que d’habitude avec son trophée. Elle l’avait cueilli avec habileté, se déplaçant les mains tendues suivant les rails déposés exprès pour elle le long du potager. Gédéon, son compagnon, marchait déjà sur les toits de Bordeaux. Ce n’était pas un cambrioleur, mais un couvreur. En équilibre sur les toitures des hautes bâtisses, il déambulait à la recherche des tuiles déplacées ou cassées, funambule sans fil, il remontait les couvertures sur les têtes dénudées des bordelais frileux.

Jeanne n’avait pas besoin de canne ni dans son jardin, ni bien sûr dans sa maison. Le contact lisse de la poignée de la porte et l’intuition des obstacles connus, comme la commode ou bien la table et ses chaises ne la gênait pas. Tolstoï le chat, s’approcha et elle sentit sur ses jambes son dos chaud et doux. Elle se pencha pour le soulever de terre et approcher de ses lèvres la petite tête qui roula dans son cou. La journée s’annonçait paisible et elle s’avança la main tendue vers le réfrigérateur pour attraper la bouteille de lait. On lui avait dit que le lait n’était pas bon pour les chats, mais de toute façon, ce n’était pas pour lui, mais pour Alcatraz le rat de la famille.
La cohabitation entre les deux ennemis héréditaires ne se faisait pas trop mal, et si elle avait pu les voir, Jeanne aurait constaté que les deux bêtes s’évitaient soigneusement. La paix régnait ainsi dans la maison. Elle allait commencer à éplucher des pommes de terre pour la soupe de midi quand tout à coup, la sonnerie de la porte retentit. Jeanne sursauta, Gédéon ne l’avait pas prévenu d’une visite. Elle entendit une voix à travers la porte
« Jeanne ouvrez moi, je suis Caramba, votre cousin !!
Jeanne ne répondit pas, elle n’avait jamais entendu parler d’un quelconque cousin Caramba, un nom pareil, elle s’en serait souvenue !!

- S’il vous plait, Jeanne, ouvrez-moi, vous n’avez rien à craindre j’ai bien connu votre famille !

Jeanne murmura :

- Vous seriez bien le premier, je ne sais rien d’eux.

Elle avait voulu rire, mais sa voix s’était perdue dans un sanglot inattendu.

- Ah vous êtes là ! Je voudrais seulement que vous puissiez ouvrir la porte pour me voir. Vous comprendriez.

Jeanne répliqua :

- Laissez-moi tranquille, et de toute façon, je ne vous verrai pas.

- Et bien oui, je sais que vous êtes non-voyante, mais je voudrais que vous puissiez constater quelque chose. J’ai bien connu Archibald, votre petit caniche abricot et aussi... Elisabeth, votre scarabée !

- Quoi ? Elisabeth, comment savez-vous cela ? Personne ne le sait !

La sus dite Elisabeth n’avait vécu que quelques semaines avant que son chat ne la dévore. Ces détails étaient des choses intimes de son passé qui n’étaient plus connues de personne. Le souvenir du si petit animal lui rappela comme elle aimait bien sentir les petites pattes frétillantes du coléoptère dans ses doigts.

La voix derrière la porte continua.

- Je vous ai suivi toute votre vie.

Intriguée, la curiosité l’emportant sur la raison, Jeanne ouvrit la porte.
Une créature l’attendait, une longue silhouette filandreuse entourée de vapeur, mais le plus extraordinaire, c’est que Jeanne aveugle de naissance pouvait le voir ! elle percevait une fine luminescence aux contours flous, mais d’où apparaissait un visage avec des yeux, un nez et une bouche souriante... Le contact doux de deux longues mains vaporeuses l’entraina au-dehors.

Le choc avait été violent, mais Jeanne qui venait de recouvrer la vue n’était pas plus étonnée que cela, comme si depuis toujours, cela devait arriver inéluctablement. Bien sûr ce nouveau sens, la vue, s’éveillait en elle et c’était une source d’émerveillement, même si cela semblait quand même un peu inquiétant. Avant, il n’y avait pas de notion d’espace coloré devant elle, simplement une absence sensitive, mais là les images éblouissantes s’imposaient à ses yeux. Heureusement, très vite, le premier malaise s’évanouit. Elle tendait encore ses bras et ses mains pour se guider, mais c’était à présent pour évaluer l’espace entre les objets qui venaient à elle.

Ils partirent aussitôt avant que Jeanne n’ait seulement l’idée de demander où ils allaient, quand elle allait revenir et si Gédéon allait les retrouver.

... à la semaine prochaine !

Ecrit par Marie-Laure Bousquet

Rédactrice à Bordeaux-Gazette, elle intervient le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre. Elle alimente la rubrique « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou d’anticipation. Elle est aussi l’auteure de plusieurs romans : Les beaux mensonges, La fiancée du premier étage, Madame Delannay est revenue, Le voyageur insomniaque, Enfin seul ou presque, Raid pelotes et nébuleuses. D’autres romans sont à venir. https://www.amazon.fr/Marie-Laure-BOUSQUET/e/B00HTNM6EY/ref=aufs_dp_fta_dsk


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