Et cum animo

Et cum animo : Chapitre II

Jef adore sa profession, il est agent immobilier, mais c’est un agent très spécial ... (2ème chapitre)

J’ai donc prié la maison de me dire où du moins de me faire savoir ce qu’elle pensait de mon couple Madame Jeanne et son compagnon Monsieur Éric comme éventuels nouveaux maitres des lieux.

En vérité, les occupants d’une résidence n’en sont jamais vraiment les maitres, c’est un secret de plus que je vous livre ici. C’est elle qui choisit qui vivra dans ses murs et qui y règnera.

J’avais fait ma visite une première fois avec l’ancienne propriétaire, une femme d’une soixantaine d’années plutôt usée par la vie. Sur plusieurs meubles, un portrait revenait souvent, celui d’un jeune homme souriant au bras d’une femme épanouie aux beaux yeux bruns, sur une autre celui d’un homme plus mûr, le regard sérieux et enfin la silhouette chenue d’un homme vieilli prématurément à côté de celle qui me guidait en ce moment même dans sa maison. La femme boitait un peu, le dos voûté, les yeux dissimulés derrière de grosses lunettes. Sur les murs ; signes fugaces du passé, des aquarelles représentant des paysages désertiques et chauds. Plusieurs portraits d’hommes aux visages indistincts comme si l’artiste ne se souvenait plus exactement des traits de son modèle, enfin sur une commode une tête en stéatite rosée ; visage émergeant de la pierre comme un noyé de l’océan. Je sentais que le bonheur avait vécu ici autrefois avant de partir pour longtemps. Toutes les pièces ; chambres, cuisine, séjour étaient parfaits, propres bien rangés, sans un défaut et encore moins de poussières. Un appartement témoin déserté par la vie. La visite fut très rapide, elle me tendit un jeu de clefs et sortit aussitôt me donnant toute liberté pour définir d’un prix. Pour elle, ce qui importait, c’était de quitter ce lieu le plus vite possible et pour toujours.

Je la saluais et la regardais un instant s’éloigner avec un empressement insolite. Sortant de ma rêverie, je laissais la porte ouverte pour retourner à ma voiture afin de prendre dans le coffre mon petit siège pliant. Quand je m’avançais pour pénétrer à nouveau dans la maison, un courant d’air referma brutalement la porte d’entrée sur mon nez. Je sursautais et lâchais le siège et mes fiches par terre. Ce qui était bizarre, c’est que ce jour-là, il n’y avait pas un souffle de vent dans ce ciel bleu très pur, dénué de nuages. Intuitivement je compris qu’il y avait un problème.

Je décidais donc que j’allais abandonner la vente, car si la maison me rejetait moi, comment pourrais-je lui faire admettre un acquéreur potentiel. Je me saisis de mon téléphone pour appeler la propriétaire et lui suggérer une autre agence. Mais étonnamment, comme si la maison m’avait entendu penser, elle rouvrit la porte violemment dans un courant d’air aussi factice que le premier. Elle admettait donc ma présence, je rentrais avec précautions, mais non sans appréhension. La vendeuse avait disparu au loin dans son auto vers son ailleurs et j’étais seul dans la place. J’avoue qu’il était un temps où je n’aurais pas été très rassuré si une expérience de quinze ans ne m’avait aguerri et habitué à toutes sortes d’étrangetés. Je pris place au centre du salon dont la plupart des meubles avaient été enlevés.
Le lieu correspondait bien à mon petit couple de retraités ; quatre-vingts mètres carrés en rez-de-chaussée, une chambre assez grande, un bureau et un petit jardin. Le salon correctement ensoleillé, le sol carrelé d’un ton rosé assez joli. Je déposais délicatement la fiche sur mon genou, le caractère ombrageux de la maison m’obligeant à prendre des précautions. Tout à coup, un bruit de bouilloire fit entendre son gargouillis mouillé dans la cuisine. Je me levais très étonné et un peu inquiet, car personne n’était censé être sur les lieux. Je jetais un œil et ne vis rien ; la cuisine était vide. Sur le gaz ; rien !

Je revins m’assoir et je me rendis compte que je n’avais pris que la fiche de l’homme, je me penchais pour saisir dans ma sacoche celle de la femme. Le sifflé aigu d’un oiseau retentit tout près de moi. Je levais les yeux et je vis une petite cage décorative au-dessus de ma tête, mais une cage vide ! Une peur primitive irrépressible me saisit et je décampais aussitôt, sauf que la porte d’entrée refusa de s’ouvrir ! J’insistais tant et tant que je finis par me diriger vers la fenêtre, bien décidé à l’éclater en mille morceaux si elle aussi refusait mon passage, vers un monde sans surprises ni bonnes ni mauvaises auquel je n’avais nulle envie de renoncer.
Un contrevent claqua pour boucher l’entrée de la fenêtre. J’étais piégé !

Mon intuition me dit que je n’avais pas affaire à la maison elle-même. Il y avait autre chose, une présence agressive qui ne me voulait pas du bien. Je compris pour l’avoir déjà vécu que la situation allait être compliquée sinon dangereuse.

Suite mercredi prochain...

Ecrit par Marie-Laure Bousquet

Je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou d’anticipation.


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