Le chat de Compostelle

Le Chat de Compostelle : Chapitre IV

Un jour, un chat m’a raconté son voyage à la poursuite de ses maîtres partis marcher sur le chemin de Compostelle. (Chapitre 4)

Le chat poursuivait le récit de son voyage. Il avait trouvé une place incognito dans le sac à dos d’une dame qui faisait le chemin de Saint-Jacques.

« Le temps passait et nous marchions toujours, elle ne fit aucune pose, ni pour manger ni pour autre chose, elle n’est pas humaine ! en vins-je à me demander. Par contre, elle visita toutes les églises et Dieu sait s’il y en avait sur sa route. La spiritualité de mon Harry était beaucoup moins développée, il passait plus de temps à discuter avec les compagnons de route qu’à faire du tourisme religieux. La pèlerine s’arrêta enfin au soir. Je la vis qui tendait quelque chose, comme un carnet à un homme qui apposa un tampon. J’étais très intéressé, je n’avais jamais vu Harry faire cela, et je me demandais pourquoi, quand la réponse m’apparut aussitôt. La curiosité qui est un de mes meilleurs défauts, il faut bien le dire, m’avait poussé à sortir ma tête hors du sac pour regarder par-dessus son épaule et en levant les yeux je rencontrais ceux de l’homme qui eut l’air aussi surpris que je pouvais l’être. Je poussais un miaou qui se voulait poli, mais ce fut ma monture, jusque-là ignorante de mon existence, qui se mit à crier au contact de ma fourrure lustrée contre sa joue. Je cédais à la panique, et je sortis du sac à toute vitesse, pour fuir dans la nature.

En fait je n’allais pas bien loin. Je savais qu’il fallait que je change de locomotive. Ce fut la nuit la plus longue de mon voyage, j’envisageais même à un certain moment de continuer à pattes en suivant les pèlerins. Le problème est que j’ai un peu de mal à déchiffrer les signes sur le sol, les coquilles et leur orientation ne me disent rien, de plus j’ai le plus grand mal à lire les cartes topographiques. Cette décision que je pris dans un moment de faiblesse et de déprime, je l’abandonnais très vite quand je vis sortir du gite un couple très intéressant. L’un et l’autre souffraient de déficience visuelle, le mari reculait son plan à bout de bras pour le lire, quant à sa femme elle le rapprochait de son nez et soulevait ses lunettes pour le décoder. Cela me parut de bon augure, de plus ils se disputaient tout le temps pour une raison ou pour une autre ce qui me laissait toute latitude pour faire ce que je voulais tant ils étaient occupés à leurs chamailleries.

Je ne m’étais pas trompé, je pus voyager incognito, mais la seule difficulté, c’est que mes compagnons de route avaient la fâcheuse tendance à se fourvoyer, et plusieurs fois il fallut rebrousser chemin. Tous ces kilomètres en trop me parurent une perte de temps irrattrapable. Ils se lièrent avec un autre couple qui arrivait toujours avant eux au gîte suivant. Ces derniers les accueillaient à chaque fois avec des sarcasmes qui mettaient en colère mon attelage. Ils leur faisaient bonne figure, mais dès qu’ils se croyaient seuls, ils les insultaient tout bas se jurant à chaque départ, le matin suivant, de ne pas se faire doubler par eux. Il faut dire que loin de posséder l’esprit compassionnel des pèlerins de Saint-Jacques, le jeune couple les narguait et dès qu’ils arrivaient à leur hauteur et qu’ils les doublaient, on pouvait les entendre rire au loin alors que mes voyageurs se trainaient épuisés et mortifiés.

Un matin, après avoir erré plus que d’habitude, nous nous trouvâmes devant le portique d’une gare. L’orgueil mis à mal, Irène et Benjamin, c’étaient leurs noms, redécouvrirent un sentiment qu’ils croyaient avoir depuis longtemps oublié, la complicité. Se retournant souvent pour vérifier que personne ne les voyait, ils décidèrent de faire un petit saut dans le temps et l’espace pour se retrouver deux escales plus loin. C’était mon premier voyage en train, ils étaient si heureux de partager un moment si intime qu’ils se prirent la main et ne se disputèrent pas une seule fois. La paix régnait dans notre ménage. Irène, délicieusement naïve avait cru que je les suivais et elle m’avait donné assez vite à manger en cachette de son mari. Celui-ci pour la même raison, avait fait la même chose ce qui avait rendu jusqu’ici mon voyage des plus agréable. Jusque-là, perdus dans leurs disputes ils ne voyaient pas que j’intégrais subrepticement leur sac, et qu’à la vérité je n’en sortais qu’à l’heure des repas. J’avais acquis une technique sans faille, je percevais dans leur voix la montée de stress qui précédait le conflit, à ce moment-là, je me préparais à bondir hors du sac. Quand enfin éclatait la tempête conjugale, je sortais sans problème tant ils étaient occupés à chercher des arguments pour alimenter leur querelle.

Mais ce retour au calme les rapprocha tant, qu’ils parlèrent de moi, je le compris quand Irène me tendant un morceau de son sandwich interpella Benjamin en me montrant du doigt.

- Regarde, il nous suit depuis plusieurs jours !

- Je sais, je lui donne de la nourriture.

Aïe ! les yeux agrandis par la surprise, je crus qu’ils allaient à nouveau crier, mais il n’en fut rien, la raison l’emporta, ils avaient, je pense, trop envie de prolonger leur nouvelle lune de miel.

Nous arrivâmes à notre destination et là, ce fut le jour le plus magnifique de toutes mes vies, qui ne vis-je pas ? Mon maître et ma maîtresse eux-mêmes, elle boitant et lui très amaigri.

Ils me firent penser à cette souris que j’avais un jour prise en chasse et avec laquelle j’avais un peu joué .Elle avait fini par me claquer dans les pattes alors que j’avais prévu de m’en servir encore une heure ou deux de plus. Il est vrai que parfois je ne sens pas ma force. J’étais donc partagé entre la joie et l’amertume seulement je ne suis qu’une bête et je sautais dans les bras de ma petite patronne.

- Mais c’est Agamemnon !

J’étais aux anges, ils ne m’avaient pas oublié ! Je finis le voyage dans le sac à dos de ma famille. Je n’avais plus à me cacher. J’étais le chat le plus heureux de la terre.
Heureusement pour moi, le destin avait voulu qu’ils soient obligés de se reposer quelques jours dans un gîte ce qui les avait retardés. Je fis une prière de remerciement à Bastet la déesse égyptienne des chats dans une enivrante ascension de religiosité, directement issue de mon bonheur.

La fin du voyage nous conduisit jusqu’à Santiago et je pus voir la messe, planqué une dernière fois, cette fois dans le blouson de mon maître. Le train nous ramena chez nous je retrouvais mon « Coucouche » panier (mon maitre l’appelle ainsi pour me taquiner) et ma gamelle journalière de bœuf cuit à point et ainsi que… »

- Prosper !

Cria une voix énervée, le gros matou se releva d’un coup

- Qu’est-ce que tu fais, laisse-les tranquilles !

Le chat qui ne s’appelait plus Agamemnon (il m’avait honteusement menti) allait s’éloigner quand il se retourna une dernière fois sur moi et me dit.

- Ah oui ! Au fait vous ai-je précisé que tout cela s’était passé dans une de mes vies antérieures ?

Je ne l’écoutais plus, je comprenais qu’il avait essayé sur moi une de ses tentatives pour endormir ma méfiance. Je me retournais vers mes cousins, une bande de néons sans cervelle. Ceux-ci firent mine de ne pas s’intéresser à ce chat mythomane. Faisant un rapide demi-tour dans l’aquarium, je tombais nez à nez sur le vieux combattant du Siam, toujours aussi magnifique, la voilure de sa queue balayait les algues autour de lui, il pointa son bel œil sur moi et me dit avec la sagesse des grands samouraïs.

- Tu sais petit, il ne faut pas se fier aux chats, ce sont des menteurs et certains de redoutables pêcheurs !

J’entendis les ondes me transmettre l’appel de la nourriture qui tombe du ciel dans l’eau, et tout en me dirigeant vers mon déjeuner, je me demandais pendant encore quelques secondes.

C’est quoi un pêcheur ?

…fin…

(Illustration Jean Camille)

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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