Jumeaux

Jumeaux : Chapitre II

Deux hommes, deux frères liés par la gémellité, au destin très différent, victimes d’étranges événements, vont malgré eux, échanger leur vie.

Perché au flanc de la montagne, dans un renfoncement froid et sombre, Victorio, au fil des minutes, blotti dans son abri, parvenait enfin à surmonter son angoisse. Il fit ce constat pénible ; il allait mourir de faim et de froid dans ce trou. Avait-il le choix ? Il restait l’espoir de grimper encore plus haut vers la lumière, mais aussi, certainement, de finir par lâcher prise quand la fatigue prendrait le dessus, pour s’écraser en bas.
Je suis condamné, quoi que je fasse.
Sa voix résonnait dans le silence. Il prit le temps de réfléchir à ce qu’il laissait, il eut une pensée pour sa famille, pas de femme, pas d’enfant. Il pensa à la peine qu’aurait Tomy son frère jumeau. Mais lui, il avait une famille ; une épouse et une fille.

-  Il se consolera.

Prononça-t-il amèrement et il décida qu’il était prêt. Il reprit pied sur une petite faille et se hissa vers un sommet qu’il ne voyait pas. Au bout d’un temps très long, alors qu’il tendait son bras pour s’agripper à une légère aspérité, la nuit se fit totale et sa main rencontra le contact d’un tissu et de ce qu’il identifia comme des cheveux, il poussa un cri.
Rachel sursauta et se retourna vivement dans le lit.

Qu’est-ce qui se passe ?

Hurla-t-elle. Elle alluma la lampe et vit le visage de son mari comme brûlé par le soleil.

-  Mon dieu qu’est-ce que tu as Tomy ? Ton visage est tout rouge. Et tu es gelé !
-  Ce n’est pas vrai, ça recommence !

Victorio n’en revenait pas ; il était dans le lit de sa belle-sœur qui le prenait pour Tomy son frère jumeau. Il se redressa vivement, vaguement gêné, puis posant le pied par terre, il sentit une vive douleur dans sa cheville. Il était en pyjama dans le lit de Tomy. Il pensa à son frère qui, il en était sûr à présent, était suspendu dans le vide, à sa place. Victorio se leva malgré son entorse et se dirigea vers la cuisine, il mourait de faim et de soif. Il n’hésita pas longtemps, il connaissait bien la maison, il venait régulièrement visiter son frère. Rachel le suivit éberluée.

-  Réponds-moi ! Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tu boites ? Tomy, réponds-moi !
-  Je ne suis pas Tomy, je suis Victorio.

C’est ce qu’il aurait dû dire, mais les explications qui auraient immanquablement suivi cette révélation lui parurent si compliquées qu’il ne dit rien tant la fatigue et la faim le submergeaient. Ouvrant le réfrigérateur, il attrapa une cuisse de poulet qu’il dévora aussitôt. Il se saisit d’une bouteille de lait entamée qu’il but à même le goulot.

Tu pourrais prendre un verre dis donc !

Il se contenta de demander :
- Dis-moi, il est quelle heure ?
- Il est trois heures du matin, reviens te coucher ! moi je bosse demain ! et toi aussi !
- Non, je vais rester sur cette chaise.

Il s’endormit aussitôt, en équilibre, les bras croisés, genoux écartés. Rachel pensa à une crise de somnambulisme. Elle n’osa pas le réveiller, elle avait déjà vu Tomy faire ce genre de chose comme marcher dans la maison et même une fois, elle l’avait trouvé en train de faire la vaisselle. Par compassion, elle installa autour de sa chaise quelques coussins et repartit se coucher, ainsi, il ne risquerait pas grand-chose en cas de chute se dit-elle. De toute façon, elle était trop fatiguée pour réfléchir plus avant. Quand il se réveilla, il était toujours assis sur sa chaise.

Très loin de Bordeaux et de son confort...
Tomy, qui quelques minutes avant dormait tranquillement dans son lit, agrippait une paroi glacée pour ne pas tomber. Son instinct de survie lui commanda de continuer l’ascension commencée par son frère pour chercher une faille. Il savait dans sa chair que ce n’était pas un cauchemar, même s’il avait le fol espoir de se réveiller chez lui, auprès de Rachel son épouse. Il se répétait sans cesse :

- Je ne lâcherais pas, courage, avance, je crois que je sens qu’il fait plus chaud, c’est

la lumière du jour, courage avance.
Quand il sentit quelque chose sous sa main. Un espace, un abri. Il s’y engouffra c’était à nouveau comme une petite entaille protectrice dans le ventre de la montagne et il s’y effondra.
Les idées défilaient dans sa tête - Je suis accroché à une putain de montagne, j’ai froid et je parie que le Victorio est bien au chaud chez moi, peut-être même dans mon lit ! Cette dernière idée l’anéantit. - Il viendra me chercher c’est sûr, il aime trop sa vie de …con… Il avait failli penser sa vie d’aventurier, mais la situation dans laquelle il se trouvait, directement issue des pérégrinations fraternelles, l’inclinait plutôt à qualifier l’alpinisme avec mépris. - Et si je restais là pour toujours, coincé, dans ce trou pourri à me geler. Tomy éclata en sanglots.

Très loin dans la contrée bordelaise et dans sa douce chaleur.
Victorio avait passé la nuit, assis sur la chaise au milieu de la cuisine. Au matin, il regagna son appartement personnel. Il était décidé. Il attendait le changement qui allait, il en était sûr, se produire à nouveau. Il voulait être prêt. Toute la journée et la nuit suivante jusqu’au lendemain matin se passèrent dans l’angoisse. Il était atrocement inquiet. Son frère, seul, là-haut dans le froid de la montagne. Pourquoi ? Ce n’était pas juste. Alors, le portable de Tomy qu’il gardait sur lui trépigna sa musique militaire.

-  Monsieur Tomy Hamelin ?
-  Oui, c’est bien moi, mentit Victorio.
-  Bonjour, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Votre frère a eu un

accident. Il a fait une grave chute en montagne. Il va être rapatrié sur Bordeaux. Il sera là, probablement, dès demain soir. Malheureusement, il est dans le coma. Je suis désolé. Celui qui l’accompagnait, Monsieur Harald Laporte, a pu prévenir les secours immédiatement. Heureusement, l’hélicoptère les a vite repérés et on a pu les secourir dès ce matin, votre frère était en hypothermie, mais en vie. Le choc a été très rude, les médecins pensent qu’il a dû perdre aussitôt connaissance.
Victorio n’écoutait plus, son frère jumeau était dans le coma à sa place ! Il se demanda s’il n’était pas devenu fou. Il se précipita dans la salle de bain et vomit. Quand il releva la tête, le miroir lui montra un visage brulé par le soleil, le visage d’un montagnard aux lèvres un peu gercées et puis il y avait cette minuscule différence. Ils l’avaient gardée secrète son frère et lui, cette petite chose qui avait même échappé à leur mère pourtant si attentive, ce point presque imperceptible et brun comme une ombre fine à la lisière des cheveux sous la frange de Victorio qui n’existait pas sur le visage de Tomy. Elle était bien là comme une signature imperceptible...

(Illustration par Jean Camille)


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