Jumeaux

Jumeaux : Chapitre III

Victorio n’eut pas le temps de pouvoir s’exprimer, que son interlocuteur au bout du fil, avait déjà raccroché. Il ne savait plus quoi penser. C’est lui qui aurait dû être dans le coma. Comment cela était-il possible ? Lui, l’aventurier intrépide au chaud et son frère sur un lit d’hôpital à sa place !
Quand ils étaient enfants, son frère et lui aimaient tromper le monde grâce à leur troublante ressemblance, enfin surtout Victorio qui se jouait beaucoup des autres. Tomy, lui, avait plus de mal et cette force intrusive de son jumeau dans sa vie, lui donnait parfois l’impression d’être consumé de l’intérieur au détriment de sa propre personnalité. Leur gémellité lui pesait. Victorio le savait, même si son frère ne s’en était jamais plaint.
Victorio prit une douche froide et se décida à rejoindre l’appartement de Tomy. Rachel l’attendait, dès qu’elle le vit, elle se dirigea d’un pas énervé vers lui et lui asséna une gifle magistrale en disant :

-  Ne me refais plus jamais ça !

Il réalisa qu’elle le prenait pour son mari et que celui-ci avait donc découché. En guise d’excuse, il mentit à nouveau et il apprit à Rachel que son frère jumeau avait eu un accident. Tomy que tout le monde croyait être Victorio fut rapatrié en France.
Victorio prit naturellement la vie de Tomy. Comment faire autrement, il s’enferra dans les mensonges, incapable de dire la vérité, cette vérité si incroyable que, tout le monde le prendrait forcément pour un fou. Il était sûr, en tout cas il voulait le croire, que son frère allait revenir et qu’un jour, il reprendrait sa place auprès de sa femme et de sa fille et lui, enfin, il retrouverait sa vie d’aventurier sans attache. Hélas, Victorio eut beau attendre, il n’y eut pas de changement.
Évidemment, qui pourrait entendre que cet homme gisant sur ce lit d’hôpital n’était pas Victorio, tête brulée, célibataire endurci, amoureux du risque et qui en payait le prix aujourd’hui. Il y avait le risque que cet homme blessé si gravement ne sorte jamais de ce coma et même qu’il en meure. Victorio ne voulait à aucun prix que son frère Tomy subisse ce sort horrible à sa place.
Cela dit, il trouva normal de ne pas changer les habitudes de la vie de son frère. Il devint donc le mari de Rachel et le papa d’Audrey. Tout cela provisoirement, le jour où Tomy reviendrait, il ne fallait pas qu’il se retrouve divorcé à cause de lui...

Mais, loin de là dans un lieu étrange.
Tomy sentait bien qu’il avait quitté la montagne, ce qui le réconfortait énormément, mais il n’était pas non plus chez lui.
Cela s’était passé de manière insolite, la douceur succédant au froid et le paysage de glace fondant comme une aquarelle qui se dilue pour laisser la place à un drôle de printemps. Il était debout dans ce qu’il reconnut aussitôt comme une cour d’école. Il vit un enfant qui portait un grand pull bleu marine, le même que celui que sa propre mère lui avait tricoté pour sa rentrée des classes en primaire. Tomy comprit que ce qui se passait devant lui était un souvenir du passé. Des enfants cavalaient autour de lui. L’enfant pleurait. Le maître d’école Monsieur Martin s’approcha.

-  Qu’est-ce que tu as mon bonhomme ?

-  Victorio y dit qu’il est moi, m’sieur !

Une voix derrière lui s’écria :
C’n’est pas vrai m’sieur ! C’est lui Victorio, t’es qu’un menteur je le dirai à maman !
Comme dans un rêve, le décor transmuta du gris de la cour à la lumière dorée tombée de la fenêtre de la cuisine de la maison de son enfance. Il se sentit envahi de tendresse. Sa mère était devant lui, elle était jeune et lui tendait les bras. Mais la cuisine disparut. Il reconnut la voix de son frère qui crevait le silence.
Salut ! Je ne te demande pas comment tu vas… J’aimerais savoir où tu es. Tu me manques, j’espère que dans ton sommeil tu n’es pas resté dans la montagne, Bon Dieu j’espère que non.
Tomy voulut lui parler, mais aucun son ne sortit de sa gorge.
Victorio espérait être entendu. Il contemplait le corps inerte de son jumeau sur son lit d’hôpital. Depuis le retour de son frère tombé en léthargie, régulièrement, il lui rendait visite. Il commençait à perdre espoir. Il ne comprenait pas.
Quand ils étaient enfants, ils jouaient souvent à prendre la place l’un de l’autre pour embrouiller les professeurs. Leur ressemblance était si grande. Ils étaient si proches. Même les filles s’y trompaient. Il est vrai que Tomy n’aimait pas beaucoup cela. Quand il avait rencontré Rachel, il avait tout fait pour se différencier de Victorio. Ce jeu ne l’amusait plus. Victorio s’en était vexé. C’est à ce moment-là qu’il avait choisi cette vie de voyageur risque tout. Leurs vies s’étaient séparées, désormais, Victorio appelait son frère avec un peu de mépris « le petit bourgeois bordelais » et Tomy faisait semblant de trouver cela amusant.
Justement, cette nouvelle situation, si elle lui faisait de la peine quand il pensait à Tomy qu’il aimait énormément, en fait, ne lui déplaisait pas. Il n’éprouvait aucune gêne à avoir pris sa place dans la famille de son frère. Rachel ne s’était aperçue de rien. C’était tellement inimaginable.

Le temps et les mois passèrent sans que la santé de Tomy ne s’améliore. Si dans les premiers temps, il avait apprécié cette vie confortable dont il aimait tant se moquer, Victorio commençait à ne plus aller aussi bien. Les remords le rongeaient. Il souffrait d’insomnies répétées, et quand il parvenait à enfin s’endormir, il faisait des cauchemars. Il n’avait qu’une seule certitude. Il ne pouvait plus faire machine arrière. Rachel et sa fille ne devraient jamais savoir la vérité et par extension, tous leurs amis et familiers. Alors que Tomy était si entouré, lui, Victorio, l’animal sauvage n’avait pas d’amis. Il ne reçut qu’une visite. Harald son compagnon de cordée qui croyait, comme tout le monde, que l’homme qui était allongé sur le lit de l’hôpital était Victorio. Il donna toutes les affaires qu’avait laissées le malheureux alpiniste, mais ne se donna même pas la peine de venir le voir à l’hôpital. Victorio en fut un peu chagriné. En dehors de lui, même sa famille ne semblait pas plus peinée que cela, en dehors d’Audrey sa nièce. Elle venait une fois toutes les deux semaines, s’asseyait au bord du lit et lui lisait des poèmes.

Une nuit, Victorio qui par devoir et pour le plaisir aussi, dormait dans le lit de Rachel fit un rêve dont la réalité était si forte qu’elle en était brutale. Il était assis sur une chaise dans un parloir et son frère, habillé comme un bagnard apparut devant lui. Victorio voulut se lever, mais il ne réussit pas à bouger. Il cria :

- Je t’ai pris ta vie…

Victorio regretta d’avoir dit cela aussi durement. Il réalisa qu’il lui était impossible de mentir. Tomy dit faiblement :

- Je dois revenir, reprendre ma place, si je ne reviens pas je vais mourir dans ce lit...

(Illustration par Jean Camille)


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