Comme une plume

Comme une plume : Chapitre II

Voici le 2ème épisode du feuilleton de la semaine, "Comme une plume" : Bérénice est une ornithologue de renom, mais elle cache un secret, un don particulier...

Le bébé abandonné dans l’église avait donc trouvé, un foyer chez Clémentine et Marie-Anne. Émues, les deux sœurs l’avaient recueilli avec compassion.

La petite était apparemment en bonne santé, elle gigotait joyeusement, mais quand Clémentine retourna celle qui s’appellerait désormais Bérénice, elle vit avec horreur que son dos portait deux longues cicatrices roses de chaque côté et parallèle à sa colonne vertébrale. Quel monstre avait pu faire du mal à une si petite créature ! Clémentine fondit en larmes et quand Marie-Anne revint avec le biberon, elle avait définitivement décidé que Bérénice resterait auprès d’elles à l’abri de ce monde si cruel.

Marie-Anne travaillait comme secrétaire à la mairie et un enfant né dans le foyer des sœurs Delage fut déclaré en catimini. Elle était née Bérénice Delage, fille Delage et de père inconnu.

Jusqu’à ses cinq ans, Bérénice ignora ces deux cicatrices dans son dos que personne n’avait eu encore le courage de lui révéler, tant la suspicion d’une horrible maltraitance pouvait en être la cause à sa naissance. La petite avait bien aperçu dans le miroir ces trainées roses, mais elle ne savait pas combien cela était anormal tant elle vivait dans l’amour de ses deux femmes. Elle appelait les deux sœurs tantines, en effet Marie-Anne avait fait courir le bruit qu’elle était la fille d’une troisième sœur plus jeune, morte en couche. Cela avait le mérite de ne pas être trop obligé de mentir à la petite fille, ce qui arrangeait surtout Marie-Anne qui répugnait à cet exercice.

Il fallut bien qu’elle aille à l’école et cela se fit sans problème. La vie était facile, simplement, elle n’allait jamais à la piscine ce qui n’était pas compliqué, il n’y en avait pas dans le village. Elles passaient toujours leurs vacances à la montagne. Quand l’école voulut que ses élèves apprennent à nager, c’est Clémentine qui avait été assistante d’un médecin pendant vingt ans qui fabriqua un faux certificat de dispense de natation. Cela arrangeait Bérénice qui n’aimait pas beaucoup le milieu aquatique. Personne ne devait voir ces marques. Marie-Anne s’en ouvrit un jour à sa sœur.
Pourquoi veux-tu cacher les cicatrices de Bérénice ? Elle les aura toute sa vie et plus tôt elle apprendra à supporter le regard et les questions des autres, plus vite cela sera plus naturel à assumer.

Non, ce ne sera jamais simple, j’en suis sure, je le sens au plus profond de moi.
C’est pour toi que c’est réellement un problème, tu as honte…

Ne dis pas ça, tu sais que je ne veux que son bien ! Comment lui dire que c’est peut-être sa propre mère qui la blessée ainsi ? Quand elle sera plus grande, on en parlera. Alors elle comprendra peut-être l’incompréhensible.
Elles n’en reparlèrent pas.

Un matin d’été presque frais, le soleil curieux glissait ses mille yeux au-dessus de la cime des arbres considérant les reflets cristallins de la rosée avant qu’ils ne s’évanouissent en vapeur ouatée. Bérénice s’éveilla. Elle regarda autour d’elle, elle était debout, comme une somnambule, ses pieds se balançant dans le vide. Surprise, elle poussa un petit cri. La fenêtre était ouverte et une forte envie de respirer les fleurs du jardin l’étreignit. Elle sentit son corps se soulever emporté par l’ouverture comme aspirée vers l’extérieur. Un courant d’air qui passait très haut au-dessus du vieux figuier tortueux l’entraina vers l’étang. L’approche rapide de la surface miroitante et probablement froide de l’eau effraya l’enfant. La petite fille voulut aussitôt retrouver le contact du sol sous ses pieds et à cette seule idée comme si une force tellurique lui obéissait, elle descendit d’une traite et finit sa chute dans l’herbe. Elle se releva un peu étourdie et en essuyant son pyjama pour le débarrasser des brindilles, elle vit tournoyer devant son nez, une petite plume noire. Le joyeux grelot de son rire enfantin frissonna dans le matin. Ses pieds à nouveau décollèrent du sol.

Elle chuchota :

- Je suis un oiseau ?

Son rire reprit de plus belle. Épuisée, elle souhaita retrouver la chaleur de son lit. Elle vola jusqu’à sa fenêtre et sur la vitre, Bérénice vit son reflet ; petite fille, en pyjama déchiré dans le dos, d’où se déployaient deux longues et fines ailes noires qui décrivaient des ondulations légères autour d’elle. Elle se recoucha enchantée de sa découverte si amusante.

Au matin, La vieille Clémentine, qui avec le temps était devenue ronde comme un baba au rhum, réveilla Bérénice. Voyant le pyjama en lambeau, elle s’affola jusqu’à ce que la petite fille lui fasse une démonstration de sa découverte. Clémentine glissa lentement sur le parquet ciré par ses soins, comme une vieille poupée de chiffon.

Bérénice la secoua.

- Tu dors ?

La vieille dame reprit ses esprits et lui fit promettre de n’en jamais rien dire à personne, sinon à Marie-Anne et cela jusqu’à sa majorité.

Et donc, cette dernière fut mise au courant et s’écria en voyant Bérénice s’envoler dans le jardin.

Juste ciel, j’étais sûre que cette enfant était un ange ! Il faut que je lui couse des gilets qui s’adaptent, ces cicatrices n’en sont pas, tant mieux ! c’est un don de Dieu !
Clémentine moins enthousiaste et qui avait des relations dans le monde de la médecine, fit passer, en secret, un scanneur à la petite. Le professeur Robert Canari (ça ne s’invente pas !) devint leur complice. À l’imagerie, ils ne virent rien de plus insolite que ses ailes qui se repliaient et rentraient dans les fentes latérales de ses flancs quand elle ne souhaitait pas s’envoler. Sinon, elle était parfaitement constituée comme une enfant comme les autres. Le vieux professeur proche de la retraite ne se sentit pas obligé d’avertir le monde médical de cette étrangeté, préférant laisser Bérénice vivre sa vie le plus sereinement possible.

Les années passèrent. Le secret était bien gardé. Quand le hasard faisait que d’autres personnes voyaient ces marques, elles faisaient comme les sœurs à l’origine de la découverte, elles s’apitoyaient, ignorantes du potentiel merveilleux que ces terribles blessures dissimulaient.

Avec le temps, en plus de ce don extraordinaire, Clémentine qui observait l’enfant s’aperçut qu’elle communiquait avec les oiseaux. Ils se posaient volontiers sur l’épaule de la petite fille, et on pouvait les voir, qui hochaient de la tête et qui échangeaient des gazouillis.

En grandissant, ses ailes prirent de l’envergure, mais elles restaient toujours bien dissimulées au reste du monde. Naturellement, Bérénice voulut en savoir plus sur ses amis volatiles. Elle entreprit des études qui lui permettraient de se rapprocher et de mieux les comprendre. Elle pensait, certainement avec justesse, que ce serait eux, les oiseaux qui pourraient répondre à ses questions sur le mystère de sa naissance. Le fait est qu’ils n’en savaient pas plus que les humains sur le sujet.

(Illustration Jean Moison)

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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