Comme une plume

Comme une plume : Chapitre I

1er épisode de notre nouveau roman-feuilleton de la semaine, "Comme une plume" : Bérénice est une ornithologue de renom, mais elle cache un secret, un don particulier...

Bérénice n’aimait pas beaucoup les tigres, mais en vérité, c’était cette lourde solitude et cette sauvagerie qui la troublaient. Les humains chérissent viscéralement la liberté. Pas de peuple qui n’ait tenté de se libérer du joug d’un tyran dans un combat difficile et douloureux, mais incontournable. Et pourtant, le despotisme est une souffrance insupportable qu’infligent régulièrement les humains à leurs semblables et aux autres espèces. La jeune femme concevait bien que le zoo avait une vocation nouvelle de préservation des espèces animales, loin de la nature saccagée et des chasseurs insatiables, cet ancien camp de rétention était reconverti en Arche de Noé et Bérénice faisait partie de l’équipage.

La soigneuse lui avait assuré ; ce sont des chats, de très gros chats, mais des chats quand même. Il est évident que si l’on donnait à chaton la force et les dents d’un tigre, il ne serait pas différent sauf que ses sautes d’humeur aussi inattendues que ses câlineries prendraient un tour plus dangereux. L’animal dirigea son regard de topaze vers elle et ses naseaux frémirent. Il s’immobilisa. Bérénice baissa les yeux, n’ayant aucune envie de commencer la journée en défiant un tigre blanc. Elles passèrent devant la cage pour s’éloigner de l’animal. Celui-ci les suivit des yeux un moment, puis s’éloigna vers sa fausse jungle où l’attendait sa femelle qui veillait de loin.

De toute façon, Bérénice n’aurait pas à s’en occuper. Elle n’était que de passage. Elle, c’étaient les oiseaux sa spécialité. Elle était ornithologue. Le plus souvent, guide ornithologue, elle proposait des voyages pour conduire des touristes à la rencontre des oiseaux, mais sa renommée et son talent reconnu lui valait d’être souvent sollicitée pour intervenir dans les zoos.

Aujourd’hui elle allait à la rencontre d’un couple de serpentaires qui depuis quelque temps se battait violemment. Conseillère conjugale pour oiseaux, voilà qui était dans ses cordes. En effet, Bérénice avait un don pour communiquer avec eux. En fait, elle les comprenait. Pas dans le sens où elle pouvait saisir la raison de tel ou tel comportement, non, elle les comprenait vraiment. Leur langage et cela depuis toujours, était intelligible pour elle comme une seconde langue maternelle. Évidemment, c’était un secret. Pour tout le monde, elle était compétente, observatrice et possédait un bon instinct pour comprendre les oiseaux.

Bérénice était née ainsi, était-elle le fruit d’une aberration ou bien d’un miracle ? Qui aurait pu le dire ? À cet instant où commence cette histoire, personne n’aurait pu l’imaginer. Elle était tellement semblable à toutes les jeunes femmes de son temps, peut-être un peu plus vive avec son regard aigu qui paraissait vous suivre comme celui d’un épervier qui survole attentif les moindres déplacements d’une souris.

Ce fut une enfant charmante, riant d’un rien, pour elle, la vie n’était qu’une succession d’étrangetés amusantes. Enfant du vingt et unième siècle, bien dans sa peau, sa naissance était pourtant un mystère. Remettant au goût du jour une pratique moyenâgeuse, sa génitrice l’avait abandonnée à sa naissance dans une église, emmaillotée dans un linge blanc. Elle était minuscule, tout juste sortie du ventre d’une mère inconnue.

Ce jour-là, une dame très pieuse, qui venait d’entrer pour prier, se glissait entre les rangs pour trouver une place pour s’assoir. Marie-Anne, grande femme sèche, mais foncièrement emplie de miséricorde envers son prochain, était veuve depuis dix ans. Elle vivait avec sa sœur. Son beau-frère était parti depuis longtemps avec une esthéticienne laissant derrière lui son épouse Clémentine désespérée. Le temps était passé et maintenant, les deux femmes esseulées avaient trouvé une certaine quiétude. Clémentine, l’ainée plus âgée de cinq ans, plus petite et plus ronde, partageait avec sa sœur des traits aigus de slave, et des yeux clairs remplis de bonté. Elles logeaient dans une grande bâtisse héritée du mari défunt, petit château modeste, mais confortable, dissimulée au fond des bois.

Déjà toute entière plongée dans sa dévotion, elle faillit s’assoir sur le petit couffin où d’un paquet de linge sourdait le vagissement ténu d’un enfant. Elle sursauta et se pencha. Elle souleva le drap avec précaution, le cœur battant. Un petit visage rond apparut. Marie-Anne se redressa et se mit à réfléchir. Des idées folles fusaient dans son esprit. Elle pensa à Dieu et à un de ses miracles. Un enfant tombé du ciel. Une offrande ! ni elle ni sa sœur n’avaient jamais eu la joie de donner naissance à un enfant. Donc ce matin-là, Marie-Anne prit le paquet qui gigotait et s’éloigna sans un mot, sinon des paroles douces murmurées à l’intention du nourrisson.
Quand elle déposa sur le lit devant Clémentine qui venait de se réveiller, le petit colis, celle-ci inquiète et comprenant déjà que sa naïve petite sœur avait fait une folie, repoussa délicatement le drap au-dessus du visage rose. C’était bien ça ! Elle leva les yeux vers ceux de sa sœur.

-  Qu’as-tu fait ? Qui est sa mère ?

-  Toi ! il a été abandonné ce matin, je l’ai trouvé au pied de Saint-Nicolas.
Clémentine la regarda, consternée. Marie-Anne répliqua,

-  Ne trouves-tu pas que c’est un joli cadeau qu’il nous fait ? Et puis regarde, je me suis arrêté pour acheter tout ce qu’il faut ; du lait, des petits habits très mignons et des couches lavables. Dans le magasin, j’avais mis Titus dans mon panier, tu l’aurais vu, on aurait dit Moïse.

-  Mais tu ne réalises pas !

-  Si, bien sûr...

-  Non !

L’enfant se mit à sangloter.

-  Tu vois, tu le fais pleurer pauvre petit chou !

-  Il a faim ton petit chou. Et il faudrait peut-être le changer. En disant cela, Clémentine se bouchait le nez. Va faire chauffer le lait tu as...

-  Des biberons, bien sûr de toutes les couleurs !

Marie-Anne laissa Clémentine avec le bébé qui s’était un peu calmé. Elle envisagea de le changer pour lui donner des vêtements propres. Quand elle lui ôta le linge qui l’entourait, elle s’exclama :

-  Marie-Anne ! Ton petit Titus est une Bérénice !

(Illustration MLB)

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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