A la découverte des châteaux familiaux #1 : Haut Beynat : le goût généreux de la famille

Sur les terres d’Aliénor d’Aquitaine, les vignes se dressent depuis des siècles. C’est à Belvès-de-Castillon qu’un château pas comme les autres ouvre ses portes aux épicuriens visiteurs. La famille Cardoso du domaine Haut-Beynat sillonne ses coteaux depuis des générations pour transformer en nectar les raisins de leur terroir. Rencontre sous le bouchon d’un domaine viticole familial.

Au départ de la Belle Endormie, il faut compter une bonne heure de traversée entre les cépages du bordelais pour découvrir, enfin, le domaine. Niché entre les 14 hectares de vignes que compte l’exploitation, c’est dans un cadre idyllique que vivent Florence, Paul et leurs trois enfants. En 1898, le grand-père de Florence construit le premier chai du domaine Haut-Beynat. Après la transmission à ses parents dans les années 70, le couple reprend enfin l’exploitation familiale en 1996. Aujourd’hui c’est Paul qui garde avec fierté les secrets du château, jalousement gardés et dévoilés de générations en générations. « Ici, vous marchez sur un gruyère ! Il y a des cuves ciment creusées à la main du temps de mon beau-père. La vieille partie du chai date de l’arrière-grand-père. Autrefois l’inox n’existait pas. Les cuves ciment sont très intéressantes car elles maintiennent des températures constantes, environ 13/14° ce qui est idéal pour la deuxième fermentation. Les cuves inox, en aérien, sont plus sujettes au climat. » détaille le vigneron.

Cuverie Aluminium

Aux neuf cuves bétons d’une capacité comprise entre 25 et 250 hectolitres, sept cuves inox sont venues s’ajouter. Auparavant à l’extérieur, ces nouveaux contenants de 102 à 154 hectolitres sont maintenant abrités suite à l’expansion du chai il y a deux ans. C’est ici que, dès sa séparation avec la vigne, le précieux raisin se transforme. « Après la rentrée des vendanges, on vinifie. Une première fermentation alcoolique qui transforme le vin en alcool se fait dans les cuves en inox ce qui permet de maîtriser la température. Puis, la deuxième fermentation et l’élevage du vin s’établie en cuve ciment entre 20 et 22 degrés. Le vin est alors remis en aérien pendant l’hiver pour enlever les impuretés qui se déposent naturellement par le froid. » détaille-t-il. Dans les barriques, c’est la cuvée spéciale « fût de chêne » qui murit. Paul choisit un vin de coteau sur Belvès-de-Castillon, assez charnu, pour supporter le goût du bois. Elle y passera entre 10 et 18 mois. L’année suivante, la cuvée lyrique y séjournera après une première fermentation en cuve inox pour apporter finesse et fondue du boisé.

De l’arrivée au chai à la sortie du précieux liquide en bouteilles ou en vrac, il faudra compter 6 à 36 mois. « Tout se fait ici jusqu’à la mise en bouteilles, la seule chose qui ne se fait pas ici est l’étiquetage » précise le vigneron, père de quelques 100 000 bouteilles chaque année. Castillon-côtes de Bordeaux Château Haut-Beynat ou encore clairet Bel-Ami, Paul intime qu’il n’a rien inventé, juste amélioré l’outil de production. « Je n’ai pas amené de technologie, juste augmenté les capacités et favoriser le travail car avant, les anciens vinifiaient même en souterrain ce qui était très dangereux. On a amené des cuves inox et investi Dans un Cosmos pour chauffer le vin et le faire macérer plus longtemps ce qui donne des vins plus charnus et ronds. Puis facilité le nettoyage et mis aux normes le bâtiment. » Mais ce que Paul ne dit pas, c’est que l’exploitation s’est vu attribuer l’HVE (Haute Valeur Environnementale) de niveau 3.

Vigne de juin

« On a changé notre travail au niveau de la vigne. L’idée était de compulser avec la nature un maximum : les effluents vinicoles mais aussi viticoles sont récupérés et les eaux usées traitées avec des purificateurs grâce à une plateforme de lavage. On laisse plus d’enherbement et avant de passer dans les vignes s’il y a des fleurs on essaye de tondre au préalable pour préserver les abeilles car sans elles pas de pollinisation. » Et si le vigneron a des amis apiculteurs, il pense aussi au passage en bio. « C’est compliqué, on y va par étape mais c’est une évolution à laquelle on réfléchit » explique-t-il. Après le travail au chai, la famille Cardoso ne manque pas de traverser la route pour saluer Philippe Meynard, le boulanger du village. Après avoir quitté un travail de responsable commercial pour devenir artisan, c’est sans surprise qu’il s’inscrit dans la préservation des techniques ancestrales car le « fabricant de pain à l’ancienne » comme il se définit lui-même, n’est autre que le cousin de Florence.

Philippe Meynard

Après le travail au chai, la famille Cardoso ne manque pas de traverser la route pour saluer Philippe Meynard, le boulanger du village. Après avoir quitté un travail de responsable commercial pour devenir artisan, c’est sans surprise qu’il s’inscrit dans la préservation des techniques ancestrales car le « fabricant de pain à l’ancienne » comme il se définit lui-même, n’est autre que le cousin de Florence. « La propriété viticole et la boulangerie était à notre arrière-grand-père. Les bâtiments faisaient partie d’un ensemble. Après le partage, de ce côté de la famille nous sommes tous nés boulangers. Mon papa m’emmenait travailler avec lui dès 3 ou 4 ans, comme le vin pour l’autre partie de la famille ! » explique Philippe en mettant du bois dans le four de fonte. D’une profondeur de 4m50, le pain cuit ici dans la buée à même les pierres réfractaires de l’antique foyer de 1898. Vendu dans les enseignes « la ruche qui dit oui » jusqu’à bordeaux, le pain à l’ancienne du boulanger se garde jusqu’à 7 jours et permet ainsi d’ajouter un peu plus de l’héritage familial dans un menu agrémenté de vin de Belvès-de-Castillon.

Une bouteille dans sa vigne

Mais ce midi, c’est Florence qui cuisine et pose sur la table de juteuses tomates du jardin avant de déboucher un tendre clairet. Élevée par une mère infirmière dans un lycée et un papa vigneron, elle se perd dans ses souvenirs : «  mes grands-parents ont toujours été là pour les aider. De mon côté, j’ai passé une licence de droit puis je suis rentrée chez un négociant à Saint-Emilion comme commerciale. » Après avoir fait ses armes, la reprise de l’exploitation familiale avec Paul s’est faite naturellement. « Mes parents ont acheté cette maison en plus d’ajouter une dizaine d’hectares et je suis tombée amoureuse de ce cadre de vie. » Très attachée aux valeurs familiales, elle se souvient des vendanges à la main et des amis venus de Normandie dont elle garde précieusement les photos sur son buffet. « Ça n’a pas été compliqué de reprendre, ce qui a été le plus difficile c’est de continuer. Nous sommes une grande famille, les enfants venaient pique-niquer quand on travaillait dans les vignes. Ces moments étaient merveilleux. Tout a changé quand l’administration a pris le dessus : on a été de plus en plus ponctionné, les dossiers de subvention, de restructuration… Nous avons eu de grosses difficultés qui perdurent encore aujourd’hui.

Vue sur le vignoble des Côtes de Bordeaux

Nous n’arrivons plus à vivre de notre production. » se désole-t-elle. Ces maux communs àtous les agriculteurs sont d’autant plus sérieux à l’échelle d’une entreprise familiale. « Dans les années 2008/2009, cela s’est fortement dégradé. Nous avions des liens importants avec nos vendangeurs, nous accueillions aussi des jeunes en difficulté puis l’intérêt du profit a pris le pas sur celui de l’humain…  » regrette Florence. Pour rebondir, il a fallu trouver un compromis entre le savoir-faire ancestral et les nouvelles techniques, mais jamais la famille n’a relégué la qualité au second plan. C’est alors qu’en 2013 la grêle décime tout sur son passage, puis le gel en 2017 et en 2020 le confinement. « Cette année, on a dit adieu à deux salons de printemps très importants pour nous, cela fait trente ans que nous y allons… » Mais la douce agricultrice sait défendre son héritage et ses terres. Présidente de l’association « SOS vignerons sinistrés » qu’elle a créée suite aux intempéries de 2013, elle se révolte contre la situation du vignoble bordelais : « la réalité n’est pas toute rose ! Souvent, on m’appelle on me dit « Madame Cardoso, j’arrête » !

Hôtel Bristol Paris

Suite à la grêle, on a organisé une vente aux enchères au Bristol à Paris sur l’appellation Castillon-Côtes de Bordeaux pour que tous les vignerons qui avaient demandé une aide soient un minimum dédommagés mais au-delà de l’argent, il y a des fois où il faut se sentir soutenu. Nous avons témoigné dans les médias sur la situation des vignerons et fait des distributions en magasin ce qui nous a permis de vendre 3 000 bouteilles grâce à l’aide d’un commerçant… Ces petites actions permettent de sortir la tête hors de l’eau mais aussi à prendre des parts de marché en circuit court, c’est ça qui nous intéresse car plus que la relation commerciale, c’est le lien social qui est la base de tout pour nous ! » Si Florence ne se dresse pas contre les « géants » qui possèdent nombre d’hectares, son vœu le plus cher est un peu de reconnaissance. « Et un juste partage de l’argent aussi car on tient mais on est malheureux… » Sous un sourire triste, un cœur d’or qui se délite au fur et à mesure des coups du sort. Mais s’il y en a qui refusent de voir le sourire de Florence s’affaisser, c’est bien la jeune génération ! Paul et Florence peuvent compter sur leurs trois enfants : les plus jeunes Johanna et Nathan sont là pendant les vacances et Lauriane, 24 ans, est véritablement entrée dans l’exploitation familiale il y a un an grâce à son BTS en alternance. Et la jeune femme ne manque pas d’idées. « Je suis née l’année où mes parents ont repris le château. Mon but est de reprendre bien évidemment ! Quand je suis arrivé, j’ai imaginé Niv, un petit personnage attachant qui permet de voir, à travers ses aventures, ce qui se fait sur la propriété. J’ai également fait du porte-à-porte avec les campings locaux pour développer des collaborations. »

L’environnement vu d’en haut

De Poitiers à Mont-de-Marsan tout de même, Laurianne a fait connaitre le domaine « ils étaient contents que les petits châteaux les contactent au lieu de passer par d’autres circuits. » se souvient-elle. Des idées toutes fraîches tout en gardant l’héritage ancien, c’est ce que la jeune génération impulse à Haut-Beynat. Recherche de collaboration mais aussi nouveaux produits : la jeune femme met un peu d’elle dans les bouteilles. « L’idée était de sortir de cette norme qui faisait du Bordeaux une image vieillissante. J’entendais que le vin était trop cher ou encore à boire à 50 ans ! J’ai voulu casser cette image tout en ciblant une nouvelle catégorie de personne, c’est comme ça que les cuvées spéciales sont nées » C’est alors qu’elle développe avec ses parents la collection « magie » inspirée du très célèbre petit sorcier à lunettes ou encore la « steampunk », courant « vaporeux » à mi-chemin entre Jules Vernes et un monde futuriste. « Je suis passionné par ces univers, les choix se font d’eux-mêmes et permettent de rapprocher le milieu viticole au public de mon âge tout en montrant que la production de vin c’est quelque chose d’authentique, de français mais c’est aussi un art. Ce côté artistique j’ai voulu le développer grâce aux étiquettes, dessinées par des petits artistes indépendants comme Martial qui vient de Limoges pour la collection « steampunk ». »

Différentes illustrations sur bouteille

Et l’inspiration ne s’arrête pas là : cuvée tradition pour la collection « magie » ou fût de chêne pour la « steampunk », la lyrique et le clairet se verront bientôt attribuer leur propre collection : « vampirique » et « licorne » devraient sortir très bientôt.
Une louchée de nouvelle génération, l’ajout de nouveaux produits et de nouveaux modes de distributions grâce au site Winepresse mais surtout une pointe de fun et une pincée d’accessibilité en plus, le château familial Haut Beynat a trouvé la recette du renouveau. « On reste proches des gens tout en ouvrant des liens avec des artistes, des conférenciers sur le steampunk notamment et pour chaque collection on souhaite des partenaires comme une cosplayeuse avec la collection magie pour rendre plus attrayant le produit d’une part mais aussi pour sortir de la norme et des préjugés. Nous ne faisons pas un vin de spéculation, les bouteilles collections sont à moins de 10€ livraison inclue, on vise un public jeune axé sur le partage comme le faisait les anciennes générations. » conclue Lauriane.

« Cela a été un chemin de croix pour ne pas mettre la clé sous la porte mais la nouvelle génération impulse un nouveau vent d’idées et il arrive quand on en avait besoin ! » se réjouit Florence. Membre de l’office de tourisme de Saint-Emilion, le domaine s’inscrit dans des journées portes ouvertes et dévoile son intimité à la demande. Et s’ils ont pris le tournant de l’œnotourisme, l’hospitalité de la famille Cardoso s’étend au-delà du précieux liquide : « nous voulons continuer d’ouvrir nos portes et l’année prochaine je souhaite faire une chambre d’hôtes, peut-être sous le signe de la méditation aussi. » songe-t-elle. Ouvrir leur cocon, leurs cœurs ou encore leurs bouteilles, c’est en y goûtant le temps d’une journée que les Cardoso dévoilent un goût incroyablement sucré pour quiconque souhaite croquer à pleine dents dans le beau terroir de Belvès-de-Castillon.
Château Haut Beynat
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Ecrit par Sabine Taverdet


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