Vendanges et Immortalité

Vendanges et Immortalité : Chapitre I

Charlie a changé de vocation, d’assistant de juge il est devenu vigneron, mais il a un secret.

La saison des vendanges n’avait pas tout à fait commencé que le raisin prenait déjà sa belle teinte dorée qui n’allait pas tarder au fil des jours à foncer complètement jusqu’à devenir grenat. Charlie chantait de sa voix de ténor du sud, roulant les r avec ardeur une chanson de vieux crooner corse que sa grand-mère lui avait apprise quand il était enfant.

Il était fils d’agriculteur et après des études de droit, et pas mal d’années en cabinet chez un juge, il avait décidé de tout abandonner pour revenir à ses racines familiales. Le travail de la vigne lui apportait un épanouissement qu’il n’avait pas imaginé.

Pourtant, dès son enfance, ses parents avaient tout fait pour qu’il trouve sa voie loin des terrains boueux, des sols arides et récalcitrants et de cette terre si basse qui vous casse le dos et vous permet à peine de subsister. Naturellement, Charlie qui les aimait n’avait même pas songé à les décevoir et avait suivi la pente naturelle qui le mena à l’université loin du terroir.

Bien des années plus tard, le travail dans le bureau du juge, un constat s’était imposé à lui ; il s’ennuyait. Le défilé permanent de malfaiteurs, de mauvais payeurs de pensions ou d’escrocs, ne le faisait pas vibrer. Il trouvait toute cette engeance monotone. Ils se ressemblaient tous, ils étaient pareillement paresseux, souvent profiteurs et fréquemment agressifs. Les assassins ne se bousculaient pas tant que ça, ou alors il s’agissait de meurtres commis par hasard, par vengeance, avidité ou par négligence. Les plus violents étaient souvent perpétrés contre des femmes. Leurs tortionnaires, sortes de machos pleurnichards qui une fois menottés devant le juge, prenait un air faussement contrit, regrettant le coup fatal qui les avait privés de leur gadget préféré sur lequel il cognait avec cynisme, se jouant de l’amour qu’ils inspiraient, et qu’il n’éprouvait plus eux-mêmes depuis longtemps. Charlie voyait passer les photos de ces femmes victimes dont parfois il reconnaissait le visage tuméfié quand elles avaient, quelques mois auparavant enfin porté plainte et qu’elles étaient venues sur cette même chaise les yeux perdus, effarés déjà des conséquences de leur courageuse rébellion envers leur bourreau. Charlie écœuré se demandait parfois s’il ne faudrait pas inventer une potion magique qui donnerait à ces femmes une force physique telle qu’elles pourraient à leur tour, assujettir leurs lâches époux d’un bon uppercut bien placé. Le plus souvent, elles préféraient abandonner les poursuites, rêvant de rédemption de la part de leur petit coq de mari ou bien en songeant à leur vie en jeu et à celle de leurs enfants dont elles craignaient si ce n’était déjà le cas qu’ils subissent eux aussi de brutales représailles.

Ce temps était bien loin, quatre années loin du bruissement feutré des douleurs étouffées et des larmes. Au fil des années, Dino avait fait l’acquisition de plusieurs appartements qu’il louait et s’était constitué un joli pécule qui lui permettait d’aborder le travail de la vigne sans que cela ne soit une contrainte financière. 

À quarante-cinq ans, il se sentait enfin heureux. La belle lumière de l’automne, le chant joyeux des oiseaux et la douce caresse de la brise lui apportaient le bonheur dont il n’avait jamais osé rêver. Le travail manuel qu’il découvrait lui apportait un réel plaisir. Son visage et ses mains ressemblaient à présent à ceux des gars du coin ; un peu desséché et tanné par le soleil. Une longue barbe et des cheveux hirsutes finissaient de lui donner une allure de véritable paysan un peu hippie qui l’enchantait. Il ne s’était jamais marié et les aventures féminines s’étaient multipliées sans laisser de traces particulières. Il regrettait un peu de ne pas avoir d’enfants, mais ce sentiment diffus s’évanouissait très vite quand il songeait à l’avenir de la planète, et puis à son âge, ils seraient déjà partis vivre leur vie. C’est ce qu’il expliquait à sa mère qui logeait dans la petite maison à côté de la ferme. Cette dernière était veuve depuis si longtemps que de temps à autre elle oubliait qu’elle avait été mariée. Mais quelques fois, le soir, le visage doux du jeune homme qui l’avait épousé s’imposait à elle et pendant quelques instants Sémélé sentait sa gorge se nouer et ses yeux lui piquer.

Depuis longtemps, la plupart des habitants étaient partis du village laissant plusieurs maisons vides. Il restait exactement une mairie ; bâtisse humble garnie d’un glorieux drapeau français un peu délavé qui avait connu des jours meilleurs, une épicerie minuscule qui tenait dans quinze mètres carrés et une dizaine de maisons aussi vieilles que leurs locataires. Plusieurs logements vides finissaient de disparaître, dévorés par une végétation à l’appétit infini.

La vieille dame qui n’avait jamais voulu quitter la proximité de son village tout en se sentant heureuse que son fils unique soit revenu vivre là ne comprenait pas cette reconversion. Pour elle, la terre avait eu raison de son mari qu’elle avait usé et déçu au-delà de tout, jusqu’à la mort. Elle savait pourtant que cela devait arriver, mais elle repoussait l’échéance de toutes ses forces.

Dino ne chercha même pas à se justifier. Il avait tenu cette idée secrète pendant vingt ans. Il devint évident pour lui qu’il se devait de reprendre la ferme de son père et pour cela, il avait suivi des formations de permaculture. Il avait aussi l’expérience transmise par son père qui malgré ses soucis ne se plaignait jamais et ne rechignait pas à lui parler de son travail. Il envisageait la vigne et ce que cela impliquait avec bonheur, comme une évidence.
Après la fin épique de son chant, il songea qu’il était temps de regagner la maison. Il se retourna, dos au soleil et vit dans la lumière une jeune femme aux longs cheveux vêtue d’une ample robe qui approchait. Elle était maigre, les traits tirés visiblement très fatigués.

- Bonjour, je m’appelle Ariane, j’ai besoin de vous  ! 

- Comment ça  ? 

- Je sais ce que vous faites, c’est mon amie Rhéa qui a les mêmes problèmes que moi qui m’a dit que vous pourriez m’aider. 

Dino se retourna de tous côtés pour vérifier que personne n’entende leur conversation. 

- Que vous a-t-elle dit exactement  ? 

- Que vous vous occupiez des femmes comme moi. 

- Vous en avez parlé à quelqu’un  ? 

- Non  ! sûrement pas, je serais en danger  ! 

- Vous avez croisé une vieille dame  ? 

- Non, personne je vous dis. 

Dino soupira, même sa mère devait ignorer ce qu’il faisait. 

- Venez avec moi. 

Ariane suivit Dino. Ils marchèrent bien dix minutes pour rejoindre une grande maison jusque-là invisible cachée derrière les arbres. Ils en firent le tour et une vingtaine de ruches apparurent entourées de silhouettes blanches qui s’affairaient, dispensant une fumée odorante qui était censée désorienter les abeilles. Ils pénétrèrent rapidement dans la maison. À l’intérieur, une femme jouait avec des enfants dont l’âge s’étalait entre deux et huit ans. Dino s’adressa à la jeune femme au regard désespéré qu’il venait d’ amener.

- Vous avez des bagages  ? 

- Non je suis partie très vite, je n’ai rien pris. Je n’y retournerai jamais  ! 

- Ne vous inquiétez pas, ici vous êtes en sécurité. Reposez-vous, on verra demain, Julia vous montrera votre chambre. Je dois partir. 

Dino laissa Ariane et prit le chemin du retour. Il n’avait pas fait 100 mètres que Silé apparut. L’homme, un vieil ex-montagnard un peu bourru était le plus souvent ivre dès le matin. Amis de très longue date bien qu’il ait presque vingt ans de plus que Dino, ils étaient très liés. Tous les étés, il descendait des Pyrénées pour travailler à la vigne pendant deux mois à la ferme du père de Dino, jusqu’à ce qu’il ne reparte plus du tout. Bien souvent, il s’occupait du jeune Dino, lui servant d’ami, de conseiller ou même souvent de père.

À suivre… mercredi prochain 

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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