Un monde meilleur

Un monde meilleur : Chapitre I

Le nouveau roman-feuilleton de la semaine : Un matin, Pierrick s’est réveillé dans une ville inconnue dont les habitants avaient tous disparu

Il aime bien visiter les maisons. Il a trouvé un journal. Dans une échoppe assez ordinaire en pierre, la couleur des rideaux l’a d’abord attiré, des papillons bleus sur un voilage doux et laiteux. Pour ces expéditions intra-urbaines en catimini, il a trouvé un équipement de spéléologue, un casque et des cordes de sécurité. Il se sent plus fort ainsi. La porte était ouverte, comme d’habitude, comme si les habitants allaient revenir. Un couloir clair et nu donnait sur un grand salon. Sur un meuble bas surmonté d’un grand miroir, à côté d’une collection de statuettes de fine porcelaine ramenées d’évidence de voyages, il y avait cette antiquité.

Depuis, il le relit tous les jours. Les mots croisés, il les a faits et refaits, car la chance était avec lui, il y avait aussi un crayon à papier et une gomme. Sur deux autres pages de la revue qui sont encore lisibles, la photo d’un homme qui sourit en uniforme décoré de galons sur sa pochette. Sur la page d’à côté, on peut lire le récit d’un accident de chemin de fer, enfin sur la dernière page préservée, un certain Paul cherche un studio à louer. Ce bout de papier glacé qui s’émiette en fine poussière blanche maintient un lien avec le passé, comme une photo de famille.
Tout ce qui a un rapport avec la lecture et l’écriture a depuis longtemps disparu. Les claviers tiennent lieu de crayons. Les livres sont sortis des maisons et ne sont pas revenus. Tout fonctionnait si bien, « le numérique c’est fantastique ! » braillaient les publicités.

Il s’est passé quelque chose. Toute cette technologie s’est tue. Plus rien ne fonctionne. Il n’y a plus d’électricité. Un matin, les écrans sont devenus noirs et muets. Pierrick ne parvient pas à se souvenir quand cela s’est passé. Il venait de se réveiller sur le trottoir d’une ville qu’il ne connaissait pas, il s’était levé, un peu groggy, perdu. Il avait froncé ses paupières pour mieux voir, il s’était retourné de tous côtés cherchant âme qui vive. La rue longue, large et déserte, les façades des immeubles immenses calmes silencieuses, les fenêtres vides, les voitures garées, arrêtées et personne. Où étaient-ils ? Pas de vivant, pas de cadavre. Une guerre ? Une bombe, ça fait des morts, du désordre de la destruction, un exode ? Mais pour où ? Ils l’avaient abandonné ? Il n’y avait personne. Personne. Alors, il a couru longtemps arpentant les rues, désespéré. Un instant, Il a eu envie d’appeler sa mère qui était morte depuis longtemps. Enfin, le choc l’a maintenu prostré toute une journée. Il a fallu se lever parce que la vie est la plus forte.

Les premiers mois, il se souvenait de son passé et puis avec les ...années ? Sa mémoire s’est effilochée comme les pages de cette revue, bientôt il ne resterait plus rien. Ce qu’il sait, c’est qu’il s’appelle Pierrick, la ville où il se trouve, il ne la connait pas, et les habitants de cet endroit n’existent plus.

Il a survécu en se servant dans les magasins désertés remplis de denrées impérissables. Il a pensé que ces boites de nourritures lui laisseraient encore de belles années de nourritures. Les rayons frais n’étaient plus qu’un amoncellement de pourritures sèches et les congélateurs, des bacs remplis d’une mélasse de boue enrobée de plastique. Il n’a plus la notion du temps, depuis longtemps.

Plus de montre, plus d’argent, il se sent à la fois libre de la pression de ces deux entités dévorantes qui enserraient sa gorge autrefois, mais il comprend bien qu’il a besoin de cadres, de limites, sinon son esprit s’égare. Il imagine, son corps tout sec, au milieu de cet amas de choses inertes à vendre qui se délitent, au fil du temps. C’est l’idée qu’il se fait de sa mort.

Plus d’écran ou de téléphone, mais pour parler à qui ? Le monde est silencieux. Très vite, il a ressenti un manque, au début il ne saisissait pas ce que c’était, mais bientôt une idée est devenue obsédante « trouver des livres, des feuilles de papier et des crayons ! »

Quand il a découvert la revue, il a ressenti une joie immense, quelque chose s’allumait dans sa vie, ce n’était qu’un journal abandonné, mais il le retenait à la surface de son humanité. Lucide, il sait que bientôt le journal se désagrègera complètement, parce que la vie fait ça. Il sera alors vraiment seul et il deviendra une bête. C’est ce qu’il pense.

Il a réfléchi : pour vivre au-delà des quelques années qui lui restent avant que son garde-manger géant ne pourrisse complètement, et pour lutter contre les carences alimentaires, il lui faudra cultiver un jardin. Mais en vérité, il a peur de quitter la ville pour chercher une terre à cultiver, et si les autres revenaient ? Et puis, il faut semer quelque chose, qui faisait ça autrefois ? il a lu des articles sur internet sur le sujet avant, avant quoi ? Il ne saurait le dire. Il y a bien un rayon jardinerie...Les plantes vertes sont-elles comestibles ? Il a décidé de se donner encore du temps pour se préparer à cette expédition. Il dort sur un grand lit qui est en vente dans le magasin, mais souvent il part en expédition dans les logements alentour et il y reste jusqu’au matin.

Parfois il sombre dans le désespoir, à quoi bon survivre seul ? Depuis longtemps la faim a pris le dessus sur la dépression, alors il part en exploration dans une autre maison ou un nouvel hypermarché. Sa grande fierté c’est qu’il a réussi à franchir toutes les portes. Il scrute le ciel et récite la définition des mots croisés comme une prière.

« Quatre vertical : Frétillent dans les pieds ou grouillent sous la terre. Fourmis. Il psalmodie par cœur la définition et sa solution. Il écoute sa voix. Il répète : fourmis plusieurs fois jusqu’à ce que le mot se contorsionne dans sa bouche :mifour, mifour, moufir, il rit... » Son regard plonge un instant dans le vide. Tout à coup :

J’ai faim ! Et il se met à courir vers sa grande surface préférée. Il se souvient encore de la première fois. La porte vitrée du magasin s’était avérée infranchissable et pendant quelque temps, Pierrick s’était demandé s’il n’allait pas mourir en contemplant le bâtiment. Et puis, contournant ce coffre-fort à denrées qui contenait les moyens de sa survie, enfin, plein d’espoir, se munissant d’une barre de fer, il fracassa le mur qui lui semblait le moins épais. Cela lui prit un jour entier, cet exercice fortifiant pour son corps et libérateur pour son esprit porta ses fruits quand il put pénétrer dans le temple de la consommation par une brèche suffisamment large pour le laisser passer.

Depuis, il vient régulièrement. Il n’a plus besoin de se couvrir le nez d’une écharpe pour ne pas trop sentir les odeurs de putréfaction des viandes et des légumes, car maintenant ils n’en restent plus que de la poussière. Dégustant la bouillie d’une boite éventrée d’escargots froids, il pense que c’est assez bon. Il divague un peu et joue tout seul comme un fou ;

- Tiens donc ! Quel jour sommes-nous ? Aucune idée… Le jour des soldes sans doute. Je vous en prie madame ! choisissez le modèle que vous voulez. Oh ! Mais il n’y a plus qu’un seul modèle et c’est moi ! Il rit dans un sanglot la bouche pleine.

Dans l’immense hypermarché vide, Pierrick termine la dégustation de la boite de conserve encore comestible et essuie soigneusement une fourchette avant de la mettre dans sa poche.

Il grimpe sur une montagne de linge de maison sur lequel un mannequin en plastique vêtu d’une combinaison de skis avec bonnet et lunettes est assis. C’est lui qui l’a installé là et il la tient par ses épaules, ensemble ils contemplent l’étendue vaste du magasin. Il y a quelque temps déjà, il est tombé nez à nez avec un grand miroir. Surpris il est tombé à la renverse. Un homme assez jeune, mais aux cheveux gris l’examinait les yeux hagards. Maintenant il sait que ce ne peut être que lui, hélas.

Mais aujourd’hui, il voit une porte qu’il n’a jamais remarquée auparavant. Elle est très petite et de la couleur du mur, c’est sans doute pour cela qu’il ne l’a encore jamais vu. Son cœur s’emballe de joie.

(Photo ML Bousquet)

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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