Secret de famille

Secret de famille : Chapitre I

Jany comprend qu’un lourd secret entoure sa naissance. (Chapitre 1)

À quinze ans la vie comme le reflet de son miroir lui semblait longue et triste. Trop de questions se bousculaient alors même que le corps se transformait d’une étrange façon. Le nez, hier si minuscule, pointait de son visage comme un atoll sorti de l’océan. Des bras soudain trop longs, des joues trop creuses signaient une adolescence à la poussée inégale. La silhouette légère de l’enfance s’estompait pour une fille inconnue grande et trop mince.

Malgré ses yeux vert teintés d’ombre brunes comme les rivières en automne, et une vue parfaite, Jany jugeait ce monde flou. Les adultes lui semblaient incompréhensibles. En fait, entre tous, c’était sa mère la plus grande énigme. À la fin d’une grande fratrie de sœurs, elle n’avait jamais connu son père mort alors qu’elle n’avait que quelques mois. Les sautes d’humeur maternelles la laissaient désorientée, le cœur bouleversé par les flots cruels de réflexions ou d’injonctions déversées sur sa pauvre tête. De quoi était-elle donc coupable, quelle faute avait-elle donc commise ? Quand elle découvrit à six ans le film « Cendrillon », elle s’était imaginée qu’elle non plus n’était pas la fille de cette matrone déchainée. Pourtant sa mère savait aussi être tendre et Jany ne parvenait jamais à lui en vouloir. Peut-être est-ce le lot de toutes les mères de ne pas savoir aimer leur fille ? Il n’y a pas de notice d’utilisation livrée avec l’enfant, petite chose chaude et bruyante si effrayante de fragilité et émouvante toute à la fois.

Régulièrement, depuis quelques années, après une de ces discussions semées de hurlements, quand la vague des émotions funestes la submergeait, elle quittait la maison. Il lui fallait fuir cet air vicié aux sales sentiments pénibles. Et presque en courant, Jany regagnait son refuge. À quelques rues de la maison, il y avait un endroit où elle savait qu’elle pourrait retrouver la paix. La première fois, elle avait déambulé dans la ville et épuisée de pleurs et de fatigue elle l’avait enfin découvert. C’était un lieu assez banal, une place minuscule avec un grand bouleau tout maigre à l’écorce qui tombait en lambeaux et enfin sur un socle, une humble statue de la vierge toute blanche au visage pâle, le regard apaisé tourné vers un banc très simple sans fioriture. Quelques planches de bois au vernis écaillé. Dès qu’elle l’apercevait, son cœur se calmait, sa respiration devenait plus tranquille et alors, assise comme une élève bien sage attend sa récompense, le fardeau de la vie lui semblait plus léger. C’était comme si elle était enveloppée d’amour. Mais l’amour, qu’est-ce que c’est ? Un rayon de soleil qui éclaire le cœur, une onde douce qui berce l’âme. Une consolation, un espoir, le goût peut-être de ce que l’on oserait nommer le bonheur.

Jany, du haut de ses quinze ans, contemplait sa jeune vie avec un peu plus de confiance. Un futur heureux serait à la portée de sa main, il lui suffirait de la tendre et de le saisir fermement. Déjà, elle avait compris qu’il allait falloir faire de son mieux comme disait sa grande sœur et avec courage comme disait sa grand-mère.
Mais d’abord, il allait falloir partir. Cette idée, ce n’est pas l’ambiance chaleureuse et simple du lieu qui le lui avait soufflé, mais une terrible lucidité. Si elle ne voulait pas se fâcher définitivement avec sa mère, il allait falloir mettre de la distance entre elles.

Quelques années passèrent, où il lui fallut traverser des orages, des accalmies, pour enfin atteindre l’âge de s’envoler. Ce ne fut pas facile et des larmes et des colères ravalées ne trouvèrent pas toujours le chemin du repos.

Pourquoi l’entente entre sa mère et elle, était-elle aussi difficile. Qu’attendait donc cette femme si irascible. Elle avait toujours la sensation de ne pas faire ce qu’on attendait, et elle voyait toujours dans les yeux de sa mère de la déception et parfois même, comme un éclat de haine.

Mais elle avait grandi et avec l’âge dit « de la raison » mais qui sans doute est plutôt celle de la passion et des découvertes, elle cessa de penser qu’elle était la seule coupable à l’origine des colères maternelles. Elle visitait toujours son refuge qui lui apportait à chaque fois son réconfort, mais elle ne perdait pas de vue son objectif, s’éloigner de la maison de famille.

C’est comme cela qu’elle entreprit des études de fleuriste. Pour cela il fallait quitter la Champagne et presque naturellement, elle descendit dans le pays du vin rouge : A Bordeaux. Sur le quai, elle ressentit la douceur et l’ivresse de la liberté. Elle se fit de nouveaux amis, de nouvelles amours. La région bordelaise avec ses vignes et ses coteaux verts assoiffés ressemblait à sa région natale où le vin doré et pétillant se sert dans de longues flutes quand le Bordeaux se prélasse dans des verres ballons où le velours écarlate invite à la rêverie.

Elle repensait souvent à sa région. L’éloignement donnait parfois à ses souvenirs le goût du regret. Malgré tout, elle y revenait pour des vacances et des fêtes. Le temps passa, des mois, puis des années. Quand des insomnies et des migraines commencèrent à la tourmenter. Un malaise sourdait du tréfond du passé. Des questions douloureuses, des problèmes irrésolus. En effet, il y avait un sujet pour lequel toute la famille se murait dans le silence : la disparition du père. Jamais on n’en parlait, et la vie s’était écoulée avec cette absence, petit fantôme au milieu de vivants qui font mine de ne pas le voir. Mais d’abord, un mystère planait : comment et pourquoi était-il mort si jeune ?

La suite mercredi prochain

Illustration Aquarelle JEAN CAMILLE

Ecrit par Marie-Laure Bousquet

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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