Le Génie du Sculpteur

Le génie du sculpteur : Chapitre II

Un enfant hérite d’une étrange sculpture, une vilaine tête de bois qui va s’avérer vivante et capricieuse.

Après le décès de son père, le cambrioleur malchanceux d’atelier d’artiste, son fils Arsène constata qu’il n’avait pas gagné au change. Cette tête de bois avait tué son géniteur et apparemment, n’avait pas très bon caractère. En effet, la vilaine sculpture ne se gênait pas pour lui donner des ordres.

Pour les obsèques, les adultes prirent les choses en main et quand on vit tout le désordre qui trainait dans la maison, on découvrit enfin le secret du père. On força un coffre avec difficultés et on découvrit des bijoux dépareillés, des portefeuilles et des montres rangés dans les tiroirs eux-mêmes fermés également à clef. C’était un cambrioleur qui visiblement craignait d’être lui-même la victime de détrousseurs. Ces larcins constituaient un drôle d’héritage.

On laissa la police dans l’ignorance des méfaits paternels et personne n’eut l’idée de proposer qu’il en soit autrement. L’enfant quant à lui, ne fut pas trop surpris.
Il transportait partout l’horrible tête de bois sous son bras. Celle-ci chuchotait parfois des insanités pour le mettre mal à l’aise et surtout pour s’amuser. Personne ne lui demanda pourquoi il refusait de se séparer de cette horreur, pensant qu’il ne s’agissait que d’une lubie d’enfant. On lui pardonna en raison de son deuil. Après l’enterrement, il partit vivre chez une sœur de son père une tante Agathe dont il ignorait jusque-là l’existence.

C’était une vieille fille grande et sèche, qui accepta l’enfant par devoir plus que par compassion. Elle vivait grâce aux loyers qu’elle percevait des locataires qui vivaient dans son petit immeuble hérité de sa mère. Jusque-là elle partageait la somme avec son frère. Arsène comprit alors d’où venait le chèque qu’ils recevaient par la poste et qu’il portait ponctuellement tous les quinze du mois, à la banque. N’étant plus obligée de partager le magot avec son frère défunt, Agathe cessa les travaux de couture et de repassage qui lui procuraient jusqu’alors un petit pécule de complément pour subsister. Elle était désormais à l’abri du besoin et regagna en prestige auprès de ses locataires qui ne pouvait plus la considérer comme leur employée. L’enfant eut sa chambre à lui, il y restait des heures, durant lesquelles la tante n’osait pas le déranger. Elle ne s’en inquiétait pas trop, de toute façon, il faudrait bien qu’il en sorte pour aller à l’école.

La tête de bois appréciait la compagnie de l’enfant. Elle n’avait pas compris que prenant à chaque fois l’âme de ceux qui avaient le malheur de croiser sa route il subsistait un peu de leurs goûts et de leurs sentiments qui s’imprimaient en elle. Elle aima donc l’enfant comme s’il était le sien. Arsène ne comprit pas tout de suite cette étrangeté, mais constata cet état de fait ; elle semblait moins diabolique et presque aimable envers lui. Petit à petit, la peur de l’enfant se calma. Il réalisa que c’était là sa chance. Par ce curieux sentiment, il sut qu’il avait un certain pouvoir sur elle. Il allait s’appliquer à exploiter cette faille à fond. Lui aussi possédait quelques traits de caractère hérités de son père, notamment une grande habileté à dissimuler et un manque total de scrupule.

Il dut retourner à l’école. Dans les premiers temps, la tête de bois restait cachée dans le cartable du petit, mais les conjugaisons laborieuses et les récitations abrutissantes d’ennuis eurent raison de sa patience. Bientôt, elle permit à l’enfant d’aller à l’école sans elle, tout en le menaçant de représailles au cas où le petit ne rentrerait pas à l’heure à la maison.

L’enfant qui n’avait pas douze ans analysait la situation et cherchait comment il pourrait se débarrasser de cette encombrante tête pleine de mots d’ordre.
En attendant, il apprenait à connaître cette vieille Agathe qui ayant un peu plus de temps libre, entreprit d’éduquer le petit.

En fait, elle commença à l’initier au poker, ce qui aurait sûrement plu à son frère. Elle voulait faire de lui un partenaire de jeu acceptable. Rapidement, ce qu’il préféra, ce fut le bluff et il ne dédaignait pas à prendre de gros risques même s’il devait y laisser tout ce qu’il possédait. La vieille était coriace, il perdit assez vite sa console de jeux, qu’il regagna plus tard ainsi qu’une paire de patins à glace que son père lui avait offerte et qui n’avait jamais servi, le cambrioleur n’ayant jamais pris le temps de l’emmener à la patinoire.

C’était un des rares cadeaux qu’il lui avait faits. Une étiquette écrite à la main était collée à l’intérieur de la chaussure droite, il la vit pour la première fois quand il l’a mis en jeu en la posant sur la table de la cuisine. On lisait nettement : « Corentin Duffort » Arsène comprit alors que son voleur de père n’avait pas acheté ces patins pour son anniversaire, mais qu’ils étaient le fruit d’un de ses vols.

Depuis longtemps, il avait fait son deuil de l’espoir qu’il avait de le voir un jour devenir plus aimant, il n’avait donc pas beaucoup d’illusions à ce sujet, mais cette fois, il sentit une amère déception le submerger. Il ne voulut rien montrer, levant les yeux vers Agathe il vit que celle-ci scrutait son visage, elle avait compris et il sentit qu’elle avait pitié de lui. La tête de bois suivait tout cela, perchée sur la table. Elle ne perçut rien des sentiments et de ce qui était en train de se passer entre la tante et le neveu. Quand ils furent seuls, la tête de bois lui dit :

- Sais- tu qu’elle triche ?

- Oui.

Répondit-il simplement.

- Elle n’a pas le droit ! Tu ne dis rien ? Il faut que tu t’insurges, que tu te rebelles !

Le neveu d’Agathe examina la tête en colère qui grimaçait ses imprécations et il trouva étrange qu’elle l’encourage ainsi à devenir plus indépendant quand elle-même tenait l’enfant sous son joug. Il pensa sans le dire.

- Tu n’es qu’un bout de bois stupide et bientôt ce sera fini de toi et de tes remarques imbéciles.

Pour le moment il n’avait aucune idée sur la façon d’éliminer cette chose. Ignorante du tourbillon d’émotions diverses qui se bousculait dans l’esprit de l’enfant, la tête reprit sur un ton plus doucereux,

- J’aimerais que tu me déposes dans les bras douillets de tante Agathe.

Elle dit cela d’un ton suppliant. Arsène qui s’était attaché à cette vieille femme qui lui apportait un peu de joie dans sa triste vie comprit aussitôt la menace. Sans rien montrer, il articula fermement :

- Non !

La tête de bois cessa ses ridicules minauderies et jeta :

- Je te l’ordonne !

Le petit sentit une douleur intense dans sa tête. Arsène fixa la répugnante sculpture acariâtre dans les yeux et articula :

- Il n’en est pas question.

- C’est ce qu’on verra !... Mais tu as du caractère, je suis fière de toi, j’aimerais bien que tu m’appelles maman…

(illustration ML Bousquet)


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