Le Génie du Sculpteur

Le génie du sculpteur : Chapitre I

Un enfant hérite d’une étrange sculpture, une vilaine tête de bois qui va s’avérer vivante et capricieuse.

Le sculpteur s’affaiblissait. Tous les jours un peu plus vieux, malade et fatigué. Son corps penché et maigre balançait sa nuque tendue au-dessus de son ouvrage. Ses mèches grises oscillaient devant ses yeux. Fébrile, il poursuivait sa besogne, découpant sans entrain un visage dans un tronc de noyer. Il l’avait déniché par hasard il y avait de cela quelques mois, flottant à la dérive du fleuve, entouré d’une courte corde. Depuis, il ne pouvait s’arrêter de le travailler avec acharnement, il le ciselait jusqu’à l’extrême et pourtant, il n’en tirait aucun plaisir.

L’homme était épuisé. La perte de son énergie vitale anéantissait l’artiste, mais par contre, éveillait un peu plus chaque jour à la vie, le bois sous ses outils. Le visage se précisait d’heure en heure et bientôt surgit de ses mains un regard immobile qui le contemplait goguenard.

Alors qu’il les voulait tendres, voilà que les yeux de la statue le fixaient en se moquant de lui. Il pensa à la fable de cette marionnette italienne, créature naïve, faîte de bois qui se transformait par un beau soir plein d’espérance, en un beau petit garçon. Mais, il n’y avait aucun espoir, de miracle ou de douceur dans ce regard. Le dos du sculpteur fut parcouru de frissons glacés, et dans un geste nerveux de peur, il fit sauter le nez du visage immobile d’un seul coup de ciseau. Le contact du petit morceau de bois qui roulait sur le sol à ses pieds le fit sursauter. La tête encore plus laide à présent semblait en colère. Cette vision accrut le malaise de l’artiste, il recula et recouvrit prestement d’un drap la vilaine créature. À bout de force, abandonnant son atelier il partit se coucher. Il était malade depuis si longtemps, c’est cette nuit-là qu’il mourut dans son lit.

Il n’entendit pas le visiteur nocturne qui cambriolait son atelier. Le voleur n’était pas un grand amateur d’art, mais il savait compter ; l’artiste était côté. Il prit tout ce qu’il put, même les outils, on ne sait jamais, s’il avait un jour envie de bricoler. Après la razzia, il disparut par la fenêtre qui donnait sur le jardin. Il n’eut pas à sauter bien haut, et de toute façon il était souple comme un chat. Il ne sut jamais qu’une partie de l’âme un peu amère du sculpteur vivait à présent dans un de ses trophées.
Quand il entra chez lui, il déballa le colis. Il n’avait pas détaillé dans le noir tout ce qu’il avait pris, et la tête sans nez apparut triomphante sur la table de sa cuisine. Ils se regardèrent et le cambrioleur pensa aussitôt qu’il aurait du mal à fourguer cette horreur. Il pensa la jeter dans le feu de la cheminée. Il émit cette idée à voix haute quand il fut saisi d’un grand épuisement, la nuit n’était pas finie alors il décida de partir se coucher, repoussant ainsi au lendemain son projet d’utiliser la tête comme combustible. Dès qu’il eut disparu dans sa chambre, le visage sans nez examina la pièce, elle vit le foyer et prononça ces premiers mots.

- j’ai eu chaud !

Elle se mit à rire. Elle se sentit soudain très inspirée, et une irrésistible envie de faire la critique de ce monde nouveau, la submergea. Après une minutieuse inspection du lieu, elle décréta que la tapisserie était horrible. Face à un miroir, elle aperçut devant elle une étrange tête de bois sans nez qui la fixait. Elle passa sa langue sur ses lèvres et vit le visage en faire autant. Elle fronça les sourcils trouvant ce reflet bien insolent.

- Mais, elle se moque de moi !

La tête de bois ferma les yeux, semblant se concentrer, et le miroir éclata avec fracas, dispersant ses mille facettes coupantes dans toute la cuisine. Ses yeux se tournèrent vers la porte.

- j’espère que je ne l’ai pas réveillé. Non, cet abruti dort comme une buche !

Elle sourit à sa plaisanterie, et la trouva très amusante, mais dans le même temps son cerveau de noyer fit un effort intense de compréhension. Elle prit brutalement conscience de sa condition de tête sans corps.

- Quand même, je vais avoir du mal à me déplacer. Finalement il va me servir, hé ho ! J’ai besoin de toi, sombre idiot !

La tête ferma à nouveau les yeux en se concentrant fortement. Dans l’encadrement de la porte apparut bientôt le voleur en pyjama les yeux à demi fermés. Quand le cambrioleur somnambule arriva devant la tête, celle-ci lui susurra avec tendresse.

- Je veux dormir dans ton lit.

Obéissant le voleur la prit délicatement dans ses bras et partit se recoucher. Satisfaite, la tête, cette nuit-là, dormit dans le lit de son kidnappeur. Ils restèrent enlacés jusqu’au matin.

Le fils du cambrioleur était habitué à déjeuner seul, il ne savait pas très bien quel était le métier de son père et l’enfant ne cherchait pas à en savoir plus, comprenant qu’il y avait là-dessous quelque secret à ne pas déranger. Les allers venus de la veille dans la maison ne l’avaient pas réveillé, pas plus que le bruit du miroir brisé. Ainsi, ce fut le début d’une journée ordinaire. Il ramassa patiemment les débris sans se poser de question et se fit son petit déjeuner. Comme d’habitude il partit ensuite à l’école à pied et ne revint qu’après dix-sept heures. Arsène, c’était son nom, ne savait pas encore que sa vie serait désormais différente.

En fin d’après-midi, quand il pénétra dans la maison, une musique, crachée d’un poste de radio, remplissait tout l’espace. Ce fait était très inhabituel, son père préférant de loin le silence. Quand ils étaient réunis, il ne lui adressait jamais la parole sinon pour lui donner des ordres ou le gronder. L’enfant posa son cartable et se dirigea vers le petit salon jaune d’où semblait provenir la musique.

Ce qu’il vit le laissa perplexe, son géniteur valsait au milieu de la pièce, serrant dans ses bras une tête de bois qui semblait se délecter de ce moment de communion. Le petit Arsène, s’immobilisa essayant de comprendre ce qu’il voyait. Il calcula rapidement combien d’années le séparaient de sa majorité et l’angoisse qui s’ensuivit le lui fit regretter aussitôt. La tête avisa le petit bonhomme qui les contemplait et prit cela pour de l’admiration. Sa vanité flattée, elle donna l’ordre au père de la porter dans les bras du petit. Dès que le voleur eut obéi, il mourut aussitôt, son corps s’affaissant sur le sol lentement. L’enfant poussa un cri, mais la tête lui dit :

- Je te conseille de ne pas me lâcher, vois ce qui vient d’arriver à ton père ! J’ai une
très bonne idée, tu vas me transporter dans le panier en osier que j’ai vu dans la cuisine hier et ainsi nous serons inséparables.

La voix grinçante qui sortait de la tête terrifia l’enfant. Le petit Arsène tremblant mit l’affreuse sculpture dans le fameux panier. Il lui fallait prendre des décisions d’adulte, mais que fait-on quand un père meurt à vos pieds et qu’une chose qui devrait être inerte vous donne des ordres ? Il quitta la pièce à reculons et referma la porte doucement comme s’il craignait de faire du bruit. Il entendit le rire étouffé de la créature de bois.

Tu peux danser et chanter mon grand, il ne se réveillera pas et tu ne l’auras plus sur les bras avant longtemps, j’ai tendance à croire que c’est pour toujours et qu’il ne te manquera pas tant que cela ! et oui mon petit Arsène, je viens de lui absorber son âme et je vois tout ! Allons, remue-toi, tu ne vas pas rester planté comme un poireau devant la porte !

L’enfant soupira, il était désormais orphelin et sous la coupe d’un être capricieux et exigeant...

(Illustration Sandra Bousquet.)


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