Cordélia et son fantôme

Cordélia et son fantôme : Chapitre I

Cordélia doit partager sa maison avec une colocataire très particulière ; une revenante !

La maison observait l’avancée discrète du temps, jusqu’au jour où une douceur matinale de fin d’automne guida Cordélia jusqu’à la terrasse. Elle s’assit sur la petite chaise en fer forgé blanc du jardin, et sur la table un peu rouillée dont la peinture écaillée laissait poindre des taches ferreuses, elle déposa sa tasse. Les yeux encore embrumés par les émanations douces-amères d’un thé descendu des hauteurs de l’Himalaya, son regard quitta l’enfer vaporeux qui filait vers le ciel pour celui de son jardin. Elle fut témoin d’un spectacle affligeant. Ses yeux déchiffrèrent exactement le tableau réel de ce qui apparaissait jusqu’alors comme un ensemble de lignes et de tâches de couleurs dépourvues de sens. Ce qui fut un jardin n’était plus qu’une masse mouvante de feuilles et d’épis secs entremêlés, une sorte de puzzle végétal dispersé. Un moment, subjugué devant cette étendue sauvage, son cerveau dégrisé se révolta puis entama son travail de cerveau, c’est-à-dire qu’il se mit à mesurer l’ampleur de la tâche, évaluant les moyens à mettre en œuvre pour lutter contre l’ennemi. Ce que la vie lui avait appris, c’est qu’il ne faut pas laisser trop de temps entre la réflexion et la mise en œuvre d’une corvée sous peine de procrastination intempestive. Remettre à demain ce qu’il est franchement ennuyeux de faire le jour même.

Elle s’acharna donc, dans la demi-heure qui suivit, à dompter la tondeuse récalcitrante qui crachait des hésitations mal venues devant la forêt revêche. Un vrombissement vainqueur de la machine fit enfin frissonner la végétation hirsute du jardin, comme le cri guttural d’un Culturiste qui lève de la fonte, sauf qu’ici il s’agissait de se frayer un chemin dans la jungle.

Elle massacra joyeusement dans un tapage régulier, comme un cœur d’athlète, les entrelacs anarchiques. Bientôt elle put contempler la coupe réglementaire et ordonnée de son nouveau jardin ; une belle brosse verte qui aurait pu faire envie à n’importe quel golfeur en mal de green civilisé si cette surface plutôt modeste avait été multipliée par mille.

Hélas, emportée par son énergie destructrice, elle n’avait pas senti le temps passer et elle découvrit son thé tout refroidi au fond de sa tasse. Que cette matinée qui avait si bien commencé était donc compliquée ! Il fallait qu’elle prenne encore une décision, faire réchauffer le breuvage au risque de lui faire perdre ses multiples qualités ou bien le boire moins que tiède. Mais son humeur était plutôt encline à l’action radicale ; elle jeta le breuvage. Alors que son thé s’engouffrait dans les sombres artères de la tuyauterie de l’évier de la cuisine, Mildred apparut, plus blanche que jamais, de son visage blafard jusqu’à sa robe crème de ses longs bras laiteux jusqu’à ses souliers vernis.

- Retournons las bas je suis sûre que nous finirons par trouver.

- Trouver quoi ?

- Tu sais bien et puis tu m’agaces…

Cordélia n’avait aucune idée de ce à quoi elle faisait allusion et franchement, sur le moment, elle n’en avait rien à faire. Mildred se laissa tomber sur le canapé en cuir rouge comme une immense fleur de magnolia. En soupirant, elle se saisit d’une revue abandonnée sur la petite table ronde. Sans autre façon, elle se mit à la feuilleter distraitement tout en soulevant ses jambes pour les déposer très à l’aise sur le canapé. Cordélia jeta encore un regard contemplatif à son chef d’œuvre au-dehors qui semblait n’intéresser personne. Elle réfléchit. Allait-elle sortir de la pièce ? Puisqu’apparemment Mildred n’avait pas besoin d’elle, ou bien allait-elle prendre les devants pour commencer une conversation qui l’ennuyait déjà ? Mildred dut sentir que Cordélia commençait à s’exaspérer, car elle leva ses yeux transparents sur elle.

- Dis donc tu es drôlement mal fagotée qu’est-ce que tu as fait ?

Cordélia pointa un index vers la terrasse.

- Tu es devenue muette ?

- J’ai tondu !

- Ah ! C’est ça ! Comment cela t’est-il venu à l’esprit ? Une illumination ?

Elle ne prit même pas la peine de se retourner vers le jardin. Elle demanda :

- Tu m’offres un café ?

- Non.

- Non ?

- Non ! je n’en ai pas envie, tu entres comme chez toi, tu t’installes, tu mets tes pieds, je veux dire tes chaussures ! sur mon canapé, tu te moques de moi et il faudrait que je te rince en plus ?

- Oh là, là ! Madame est vexée ! si tu étais polie, tu ferais celle qui n’a rien remarqué. Tu serrerais les dents en me voyant ruiner ton canapé et ensuite tu me proposerais gentiment une boisson, seulement voilà, madame n’a aucune éducation !

Elle avait dit cela avec flegme en ajoutant :

- Et puis, tu ne sais absolument pas garder ton calme. Décidément on a du boulot avec toi !

- Quel boulot ! Qu’est-ce que tu dis ! Je suis très bien élevé ! D’abord il ne me viendrait jamais à l’esprit d’entrer chez quelqu’un, de m’y installer comme chez moi et de l’ignorer !

- Je ne t’ai pas ignoré, la preuve ; je te parle ! Et puis j’ai bien le droit, puisqu’ici c’est chez moi !

- Oui, évidemment, c’est une façon de voir les choses, c’était chez toi avant que j’achète cette maison ! Maintenant techniquement je dirai même juridiquement, ce n’est plus le cas. J’ai signé un sous-seing, trois mois plus tard j’ai payé en bonne et due forme et « rubis sur l’ongle » comme on dit dans les livres, bref, je suis la seule et unique propriétaire de ce lieu où tu n’as rien à faire ! C’est tout.

Dans un reflex, elle contempla ses ongles souillés d’herbe et de terre. Toujours devant l’évier, elle se lava prestement les mains. Mildred soupira.

- Tu sais bien qu’il y a des forces supérieures aux lois, aux contrats, aux papiers de toutes sortes.

- C’est certain et je t’avouerai une chose que tu sais déjà...

- Oui ! je sais, si tu avais su, tu ne l’aurais jamais acheté ! et blablabla…

Elle avait eu le dernier mot, Cordélia connaissait ses limites, elle n’était pas de taille à lutter contre cet ectoplasme qui avait surgi dans sa vie il y avait déjà six mois de cela, alors qu’elle emménageait dans sa nouvelle maison.

La première fois, seule dans la salle de bain en train de se laver les dents, alors qu’elle relevait la tête vers le miroir, cette femme était apparue dans le reflet. Un visage blanc aux longs cheveux. Cordélia manqua tomber en syncope. Devant l’effroi suscité, Mildred ne réapparut que bien plus tard en passant cette fois par un de ses rêves.

...LA SUITE Mercredi prochain !!

Illustration Jean Camille

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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