Brunissande et Esclarmonde

Brunissande et Esclarmonde : Chapitre III

Échange épistolaire entre cousines cathares qui doivent se cacher pour fuir l’inquisition. L’une s’est retirée dans le Nord, et l’autre est à Bordeaux, nous sommes en l’an 1216.

Octobre de l’an 1216

Chère cousine,

Que de temps est passé, ma gentille Esclarmonde,

Dans votre dernière lettre, vous me racontiez la perte de votre petit garçon, j’en fus très peinée pour vous et pour Guillaume. J’espère qu’à présent vous êtes réconfortés par l’idée qu’il est mieux là où il est. Péronnelle qui m’accompagnait sur les routes et qui était une Bonne Chrétienne comme moi était partie avec son frère rejoindre un parent malade en Belgique. Elle devait revenir bientôt. Malheureusement sur la route, elle a été arrêtée. Elle a dû abjurer sa foi pour ne pas subir la torture et être brulée par l’inquisition. Je la comprends et j’espère n’être jamais confrontée comme elle à ce dilemme. La mort n’est rien qu’un portail vers la délivrance de ce monde guidé par le diable, mais la torture et la souffrance sont des étapes bien inhumaines à supporter.

Je n’ai pas pu reprendre la plume avant aujourd’hui, car je suis tombée malade. Plusieurs jours sur ma paillasse, seule, je suis parvenue à me faire chauffer des tisanes et à me soigner moi-même comme j’ai pu. Mais je dois vous conter quelle chose d’extraordinaire qui m’est arrivé un soir. L’hiver approchait et la forêt commençait à perdre ses feuilles.

Une bien longue nuit commençait à se rapprocher de moi. Déjà les voiles gris de sa robe flottaient dans le ciel et sur les arbres. J’allumais les lampes et l’air résonna de ce silence particulier qui étreint toutes choses. C’est alors que j’entendis au loin un appel. Une voix que je ne reconnaissais pas, mais qui m’était pourtant familière. Impossible de donner à cette voix un visage ou même une silhouette. Il me nomma confirmant qu’il ne s’agissait pas d’un étranger et aussitôt je sortis à sa rencontre. Je suis une femme de science, les herbes n’ont aucun secret pour moi, je sais déchiffrer les chants de la terre y trouver un cours d’eau caché, je sais soigner et écouter. Il n’y a pas de créature de notre monde dont je ne sache pas où il vit, ce qu’il fait pour se nourrir et comment il meurt. La forêt parle à ceux qui savent l’écouter. Ce que j’ai vu ce jour-là m’a terrifié.

Le ciel était soudain devenu rose et des lambeaux fumeux et noirs collaient à l’horizon. Une silhouette gigantesque se tenait devant la maison, une flèche empoisonnée fichée dans le flan. La créature se mit à gémir et le son qu’elle émit n’avait rien d’humain. Je m’approchais un peu inquiète, bien qu’ayant analysé la situation, je voyais bien que l’animal, car c’en était un, souffrait et me demandait mon aide. Ma réputation de soignante avait probablement dépassé les limites de la région et je ne saurais refuser mon assistance à personne, même pas à une bête aussi étrange. Quand elle vit que je m’approchais, elle se leva. Sa stature et sa hauteur me firent reculer. Plus haut que l’arbre le plus grand que je connaisse et plus massif qu’une montagne. Un corps lourd et ventru. Ses pattes recouvertes d’écailles grises et vertes comme sur tout le reste de son corps se terminaient par des griffes acérées. Un long cou sans fin, puissant et épais se finissait par une tête au museau muni de larges naseaux d’où des flammèches sortaient de temps en temps dans un vacarme de tonnerre. Ma chère cousine, je peux vous assurer que je tremble encore à ce souvenir.

L’animal bougea et révéla une immense queue aux grosses écailles pointues et surtout d’immenses ailes comme celles des chauves-souris, mais en mille fois plus grandes et plus fortes. Elles firent le bruit des draps que l’on secoue, mais vous vous en doutez, dans un bruit d’orage terrifiant. La voix familière qui m’avait attirée au-dehors retentit, elle venait bien de la créature.

- Un chasseur m’a blessé, j’ai besoin d’aide.

Devant la détresse de la bête, je m’apitoyais et lui demandais.

- Pourquoi a-t-il fait cela ?

- Pour ramener un trophée. Et aussi parce qu’il avait peur. Il avait raison, j’allais l’emporter en enfer.

- Pourquoi donc ? C’est ici l’enfer !

- Que dis-tu femme ? Peu importe, son temps était passé, il fallait qu’il rende compte de sa vie.

- Dieu existe là-bas ! c’est donc une vérité !

- Je ne dois pas répondre à cette question, le mystère doit demeurer...

- Pourtant ce que tu me dis là prouve bien son existence et le fait même de ta présence en est aussi l’affirmation !

- Qui te dit que c’est un dieu qui m’envoie ?

- L’enfer est ici-bas, c’est le domaine du diable.

- C’est ce que te dit ta foi ! et cela n’implique pas qu’il y est un Dieu.
Une étrange lucidité me traversa l’esprit, je demandais soudain inquiète.

- Tu es une créature démoniaque ?

- Mais non ! mais j’aime bien jouer avec les superstitions.

- La foi en Dieu n’est pas une superstition !

La créature se mit à rire et s’arrêta aussitôt sous la douleur de la blessure. Je compris la nature sournoise de la bête.

- Tu m’as raconté n’importe quoi !

- Un peu, mais là tu vois, il faut faire quelque chose sinon je vais mourir, tu dois me soigner.

- Et pourquoi le ferais-je ?

- Quoi ? on m’a dit que tu étais la meilleure soignante du pays et que ton cœur était pur ! Ce serait un mensonge ?

- Non, ce n’est pas un mensonge, je vais te soigner.

- Je te préviens, je n’ai pas un sou pour te payer.

- Cela n’a pas d’importance je soigne tout le monde, même les pauvres.

La bête se coucha sur le côté et je grimpais sur son corps immense pour examiner la plaie. Elle était longue comme le manche d’une faux. Profonde comme une rivière en juillet en Occitanie quand la chaleur l’a presque asséchée. Je regagnais la maison pour me procurer les outils et les herbes qu’il me fallait pour les soins. J’appliquais des onguents et je lui fis boire des litres de potions. Les jours ont passé, il s’est remis et un matin, il s’est envolé. Dans le ciel il a craché du feu comme pour me dire au revoir.

Bien sûr que je pensais bien jusqu’ici que les dragons n’existaient que dans les esprits simples, pourtant ce que j’ai vu m’a énormément troublé.

Je ne sais pas si vous me croirez, mais peu importe, je sais bien moi ce que j’ai vécu, et vous savez que je ne peux mentir sans faillir à ma foi.

Je vous embrasse vous et votre belle famille.

La réponse d’Esclarmonde mercredi prochain

Illustration enluminure bréviaire Marie De Savoie Milan 1430.

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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