Brunissande et Esclarmonde

Brunissande et Esclarmonde : Chapitre II

Échange épistolaire entre cousines cathares qui doivent se cacher pour fuir l’inquisition. L’une s’est retirée dans le Nord, et l’autre est à Bordeaux, nous sommes en l’an 1215.

20 juin de l’an 1215,

Ma chère Cousine Esclarmonde,

Je vous réponds enfin, bien que votre courrier me soit parvenu depuis plus d’une semaine. Votre lettre m’a donné beaucoup de joie au milieu de ma solitude. En effet, je suis seule depuis que Peronnelle est partie et que Raimonde a rejoint le seigneur. Un matin, je me suis levé et je l’ai trouvée toute roide dans son lit. Elle était très âgée et m’avait demandé, sentant le trépas approcher, de m’occuper de sa dépouille. Elle a voulu être enterrée dans le jardin près du buisson de fleurs et bien profond à l’abri des loups. J’ai dû creuser toute la journée, j’étais si fatiguée, que je me suis couchée dans le trou et que je m’y suis endormie. Un peu plus tard, j’ai été surprise par un petit furet qui est venu me chatouiller le visage avec les moustaches de son museau. Le lendemain, vous ne savez pas la meilleure, un prêtre est arrivé, il avait entendu la nouvelle de sa mort et il voulait faire ses minauderies devant sa tombe. J’ai dû lui montrer le petit monticule, je lui ai dit que je fabriquerai une croix en bois pour la planter près de la tête de ma brave Raimonde. Bien sûr, je ne le ferai pas. Ce n’est pas un mauvais homme et il a fait semblant de me croire, je suis sûre qu’il ne me dénoncera pas. Il m’a même fait passer des choux et du lard par un petit garçon dégourdi qui souffrait d’une vilaine toux. L’enfant était pâle et m’a fait pitié. Je lui ai donné une musette de bouillons blancs et de plantain séchés à faire en tisane deux fois par jour. Je lui ai dit qu’il garde le lard et qu’il le mange. Il parlait son patois, mais je crois qu’il a compris. Depuis j’ai des visites de temps en temps de paysans qui veulent que je les soigne. L’autre jour, c’est une jeune femme et ses mioches qui ont frappé à ma porte. Le plus petit, un nouveau-né braillait à fendre le cœur. En fait, il avait faim et sa mère n’avait plus de lait. J’ai donné à la maman des graines de fenouil et quelques légumes à partager avec sa petite famille. Elle voulait me remercier et m’a dit qu’elle voulait que je pratique le consolament sur son enfant. Ce que j’ai fait, j’ai posé mes mains sur sa petite tête. La foi s’est répandue en lui. En France, les gens aiment cette religion qui parle leur langage, partout sur mon chemin j’ai rencontré de nouveaux amis de la foi. Mais pour tous, il faut se cacher pour ne pas tomber dans les mains des inquisiteurs sous peine de mort.

Tous mes voyages dans notre beau pays m’ont permis pendant toutes ces années de recueillir des végétaux et de me perfectionner dans la connaissance des plantes et de leurs vertus. Cela me sert pour soulager la population qui me le rend bien avec ses petits dons en nourriture qui m’aide à survivre. Leur présence adoucit ma solitude.

Je suis triste d’apprendre que votre petit garçon est parti rejoindre le seigneur. J’ai pensé beaucoup à lui. Il est mieux là où il est à présent. J’espère que vous, votre mari et les petits, allez bien et que vous avez surmonté votre peine grâce à la joie d’accueillir une petite nouvelle venue.

En tout cas, Guillaume n’a apparemment pas besoin de mandragore. Pourquoi ne pas lui donner quelques fois des infusions de tilleul et aubépine pour calmer ses ardeurs afin qu’il ne remplisse plus ce monde qui est l’œuvre du démon, de nouveaux petits innocents ? et de plus, vous prendriez quelques répits. Qu’en pensez-vous, chère Esclarmonde ? Mais je sais quel attachement vous lie, vous et votre Guillaume, cela me réchauffe le cœur de penser que l’amour existe malgré les manœuvres démoniaques du diable.

Je vous envoie dans le petit sac de toile qui accompagne cette lettre un morceau de pain que j’ai confectionné et béni pour vous.
Je vous salue, chère cousine, embrassez pour moi les enfants et aussi ce vieux garnement de Guillaume.
Brunissande.

30 Aout de l’an 1215

Chère Brunissande,

Je vous remercie pour le pain béni. Je suis heureuse et je ne suis pas étonnée de constater que vous êtes toujours au service des plus miséreux avec compassion et générosité. J’aimerais tellement que vous puissiez venir vivre ici, chez nous. Vous y réchaufferiez vos vieux os. L’été finissant est encore étouffant. Beaucoup se baignent dans la Garonne pour chercher un peu de fraicheur et finissent emportés par le courant. C’est une malédiction. La pluie n’est pas tombée depuis quinze jours et nos paysans s’inquiètent. Nous en ville, ce n’est pas la même chose. Les rues sont remplies d’immondices et peu sures, bien que nous soyons taxés par l’Anglois, Jean le Plantagenet qui nous rappelle qu’il est un enfant de l’Aquitaine et nous promet sa protection. Malgré tout, nous ne vivons pas si mal, car en ce moment, je vends des étoles et des robes en lin très jolies et très agréables pour les nobles. Guillaume et moi nous confectionnons des bliauds d’été légers. Dans votre vie austère, vous ne savez peut-être pas ce que c’est ; ce sont de longues robes amples très étroites à la taille avec des manches serrées aux épaules jusqu’aux coudes puis de plus en plus larges. Je confectionne également des robes légères comme des nuages et qui touchent à peine le sol, elles ont un succès fou. Par ailleurs, je couds aussi des peliçons pour cet hiver que je vendrai avec la ceinture de cuir ou de tissu assortie à laquelle pendra l’aumônière. Vous devez me trouver bien superficielle, je sais, mais la vie ici est différente et que voulez-vous, nous profitons un peu de cette existence avant la délivrance.

Nous avons reçu la visite d’un cousin de Guillaume, un faydit, le chevalier Guilhem de Casterol. Il est resté quelque temps chez nous pour se cacher et se reposer avant de rejoindre ses compagnons. Il a dormi dans notre grange à l’abri des regards surtout celui du curé. Il est reparti combattre dans l’albigeois dans la clandestinité avec les Hérétiques contre l’Inquisition. C’est un héros et nous sommes très fiers de lui.

Guillaume m’a fait peur, au contact de Guilhem, il a tout à coup eu pendant quelques jours l’envie de rejoindre ces combattants. Heureusement, qu’il a changé d’avis quand je lui ai dit que nous le suivrions tous, je veux dire toute la famille sur le chemin de la guerre, ou bien je divorcerai. Les deux propositions ont eu le don de le ramener à la raison et à la maison. Les privations et le danger que nous avons vécu quand nous étions sur les routes de l’exil sont revenus à son souvenir et après un bon repas et une petite sieste à l’ombre des pins, il a décidé qu’il avait des responsabilités ici et qu’il devait rester avec nous.

J’écris cette missive un peu tous les jours, car je ne veux rien omettre de ce qui nous advient et je ne reprends la plume qu’aujourd’hui. En effet, hélas, Pons est tombé malade et il est parti emporté par la fièvre en quelques jours. Il avait six ans et il était doux et joyeux. Nous avons pu faire en secret une cérémonie de consolament des mourants. Ce fut un déchirement, mais il est heureux à présent loin de ce monde.

Je vous embrasse chère Brunissande.

Esclarmonde .

La réponse de Brunissande mercredi prochain

Illustration enluminure code Justinien Bologne 1292

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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