Brunissande et Esclarmonde

Brunissande et Esclarmonde : Chapitre I

Échange épistolaire entre cousines cathares qui doivent se cacher pour fuir l’inquisition. L’une s’est retirée dans le Nord, et l’autre est à Bordeaux, nous sommes en l’an 1215.

10 février de l’an 1215

Ma chère cousine Esclarmonde,

Je vous souhaite le bonjour !
Longtemps déjà que nous nous sommes vus. Je vous écris cette missive d’un lieu retiré dont je ne vais pas vous révéler l’exacte position, car vous savez que les routes ne sont pas sûres et que ce message pourrait bien s’égarer et tomber dans de mauvaises mains. Nos vies, celles de Péronnelle et la mienne seraient alors en grand danger. Gaétan vous aura transmis le code basé sur la chanson racontant la mort du roi Richard Cœur de Lion. Je me souviens que vous la fredonniez souvent. Il l’a apprise par cœur. Cela lui a demandé bien des efforts.

C’est une bien brave Bonne Femme très pieuse que cette Raimonde qui nous a accueillis avec grande générosité dans sa masure au fond de la forêt. Elle ne craint personne, nous dit-elle, ni des loups qui pourtant pullulent dans les parages (on les entend le soir qui hurlent tout près) ni de l’Inquisition qui nous recherche. Elle sait pourtant que le diable règne ici-bas, mais elle dit faire si attention que le vent lui-même ignore sa présence. Elle partage tout ce qu’elle a. En cette froide saison, peu de choses comestibles parviennent à sortir de terre. Je me nourris de soupe des quelques légumes que fait pousser tant bien que mal Raimonde de son potager qu’elle a planté tout près de la chaumière. Les légumes ont un mal fou à se développer entre les petits rongeurs qui viennent se servir et le froid qui vient geler régulièrement ses maigres récoltes. Vous me verriez, je suis maigre comme une ficelle. Je sais que vous vous dites que la forêt ne doit pas manquer de beaux et bons gibiers, mais je vous rappelle que je ne mange jamais quoique ce soit qui proviendrait d’un animal. Votre mari, mon cher cousin, qui me surnomme « le vieux hareng saur » (si ! je sais qu’il le fait.) me trouverait encore plus sèche. Mais je lui pardonne, il est le jouet du démon et ne le sait pas. Moi j’aspire à trouver la pureté céleste. Ceci dit, notre régime s’est un peu amélioré, nous avons donné à notre hôtesse un sac de blé que nous avait offert Masurier. Vous vous souvenez, je vous en ai déjà parlé dans mon dernier courrier ; c’est un « Bon homme » qui lors de notre dernière étape, nous a hébergés pendant toute une semaine au château de Monségur dont il est le premier palefrenier. La brave Raimonde en a fait de la farine et nous avons pu manger du pain. Je ne sais pas combien de temps nous devrons rester ici, probablement jusqu’au printemps. Péronnelle va devoir me quitter, son frère est venu la chercher, ils vont rejoindre la Belgique. Je vais attendre son retour.

Mais je vais cesser de vous parler de moi, comment vous portez-vous ? Et comment vont mes nièces Jéromine, Guenièvre, Azalaïs, Dulcie, Austorgue et mes neveux Bernard, Arnaud, Guilhabert, Pons, Yves et Gratien ? un enfant par an, mon cousin ne faiblit pas, seriez-vous à nouveau engrossée à cette heure ? Grâce à vous, votre époux se tient loin de la tentation de pécher avec d’autres femmes. Dieu, quand nous le verrons, après cet enfer, vous en saura gré. Moi, je suis pure comme l’agneau.

En espérant que Gaétan, le porteur de ce message, soit préservé des loups, des brigands et de nos ennemis. Je vous embrasse chère cousine
Avec mon affection,

BRUNISSANDE

RÉPONSE D’ESCLARMONDE

15 mai de l’an 1215

Ma chère Brunissande,

Comme je fus gagnée par la joie en lisant ses nouvelles de vous. Nous étions cousines, mais aussi amies depuis notre enfance en château de Peyrepertuse. Que de souvenirs affluent en ma mémoire. Je ne pensais pas que vous auriez réussi à me retrouver, en effet, comme vous le savez, mes parents dénoncés comme hérétiques ont dû quitter notre cher Languedoc et nous nous sommes réfugiés ici en Guyenne. Personne ne doit savoir que nous sommes cathares. C’est cousin Bernard qui nous a accueilli. Depuis, nous avons pu acquérir un petit atelier. Mon mari Guillaume a repris son activité de couturier et de commerçant. Le tissu se vend bien, les riches bordelaises aiment les beaux atours. C’est Dame Alessia épouse d’Albéric le Pieux de passage ici qui nous a fait passer votre message. Gaétan le lui avait confié avant de partir prestement vers le Nord. J’ai su qu’elle avait quitté mari et enfant pour devenir « Bonnefemme » comme vous. Albéric l’a soutenu, partageant sa foi et je sais même qu’il l’aide à se déplacer et à se cacher.

Savez-vous qu’Amaury avait été arrêté au siège de Béziers et proprement occis. Cela fait six ans déjà et pourtant quand j’y pense, j’en ai encore de la peine.

Les enfants vont bien, mais hélas, j’en ai encore perdu un l’an passé, c’était un garçon, Guillaume en a été un peu chagriné et moi-même j’ai eu bien de la peine heureusement une petite Bernarde nous a été donnée.

Je ne crois pas que manger du gibier soit une mauvaise chose quand il n’y a rien d’autre, et je pense que les loups pourraient bien vous trouver à leur goût malgré votre vieux corps sans chair. Les os, ils aiment bien cela, après tout ce sont bien des vilaines sortes de chiens. Mon époux vous envoie son salut, chez nous, il fait bien bon, le soleil est souvent là, c’est un peu comme dans notre Occitanie natale, même s’il ne fait pas aussi chaud. En hiver la pelisse de laine se vend bien. Vous êtes, vous aussi, bien loin de chez nous. Vous, là-haut dans votre Nord, devez bien souffrir. Pourquoi choisir un lieu de refuge aussi inhospitalier ? Votre compagne de route Peronnelle vous laisse seule, j’espère qu’elle ne tardera pas à revenir. Quand elle vous a suivi, vous étiez très jeunes toutes les deux. Douze et treize ans, bonnes à marier, mais vous avez préféré devenir les porteuses de la foi des « Bienheureuses ». Savez-vous ce que les soldats disent, de nous sommes ? et bien que nous sommes guidés par le diable comme les chats. Je ne sais pas si cette injure est vraie, mais je sais bien que nous sommes des Purs, guidés uniquement par la voix du Christ. De plus, je trouve que les chats ne sont pas diaboliques, mais de vrais liquidateurs de souris ce qui est bon pour nos réserves de grains.

Je comprends que les temps sont difficiles pour vous, vous avez beaucoup de courage. Avec l’inquisition qui vous recherche, vous devez vous cacher sans arrêt. J’ai entendu dire qu’ils brulaient ceux qui refusaient d’abjurer leur foi ! Ce sont des monstres. Ce message, quand il vous parviendra, sera incompréhensible, vous voyiez j’ai bien adopté votre code, celui qui lira cette lettre ne saura jamais à qui elle s’adresse et par qui elle a été écrite.

Au fait, Guillaume, ne vous a jamais traité de vieux Hareng saur, mais de vieille poupée, ce qui est plus acceptable, vous en conviendrez...
Bien affectueusement votre cousine.

Esclarmonde.

La réponse de Brunissande mercredi prochain

Illustration Jean Camille.

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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