Voyage, Voyage !

Voyage, Voyage ! : Chapitre IV

Et si des voyageurs d’une autre planète étaient déjà venus nous visiter sur terre et si nous l’avions oublié !

Dès la descente du train, une sorte d’allégresse me saisit. Je retrouvais ma vieille ville lumineuse, son marchand de cannelés dorés et le tadam tadam réconfortant du tram qui s’éloignait accompagné du délicieux tintement de sa clochette. Pourquoi étais-je descendu gare Saint-Jean, c’était un mystère. J’aurais dû continuer vers Arcachon en changeant de train. C’était inexplicable, mais je ne me formalisais pas du tout, l’aventure me paraissait très amusante. Je me dirigeais d’un bon pas vers la place de la Victoire. La nouvelle de la rencontre d’un certain genre à Paris ne semblait perturber personne, je croisais bien des gens nullement préoccupés par cette intrusion dans notre ciel. Passant devant une vitrine, le reflet me renvoya ma dégaine et je m’arrêtais soudain, gênée par ma tenue incongrue de sportive de bord de mer. Alors que je n’avais pas d’argent sur moi, j’entrais aussitôt dans la boutique de vêtements. J’essayais une robe, des chaussures et je pris un sac à main. Ainsi vêtue, je me dirigeais vers la sortie comme en transe quand le vendeur m’interpella et se mit entre moi et la porte.

-  Où allez-vous comme ça ? Il faut payer !

-  Bien sûr, je vous ai payé à l’instant.

En disant ces mots, je posais mon pouce sur son front. Il me sourit et m’ouvrit la porte en me souhaitant une bonne journée.

La journée était décidément parfaite, comme dans un rêve insolite et je me pinçais pour vérifier que je ne dormais pas. La douleur me renseigna, mais ce qui m’étonna le plus, c’est le cri qui sortit de ma bouche ; un son rauque, presque animal. Je sursautais ainsi que les passants qui me croisaient. Je décidais de ne pas donner trop d’importance à cette étrange manifestation.

Je me promenais toute l’après-midi dans la ville comme si c’était la première fois. Je me surpris à commenter dans ma tête ce que je voyais en donnant les quelques détails historiques que je connaissais sur chaque lieu. Je fis même un crochet pour visiter le musée d’Aquitaine. La nuit commença à descendre sans que je ne pense à aucun moment de quelle manière j’allais bien pouvoir regagner Lanton où je passais actuellement mes vacances. Je pensais à mon appartement à Bordeaux et bientôt j’étais devant ma porte dont je n’avais pas la clé (elle était restée dans mes bagages). J’étais partie en virée à vélo avec simplement une gourde et un téléphone. Étonnamment, elle s’ouvrit devant moi comme si une main invisible en avait forcé la serrure.

J’étais à peine assise sur mon canapé que l’entité apparut devant moi. En effet, ce fut comme une apparition lumineuse haute d’au moins deux mètres qui vibrait en dessinant une silhouette humaine à l’intérieur. Je ne m’en inquiétais pas, car je savais au fond de moi depuis le début qu’elle m’avait accompagné jusqu’ici. Je pris la parole.

-  Alors, comment nous trouvez-vous ? J’ai bien compris que vous avez scanné tous les gens que j’ai croisé avec peut-être même une vue sur leur passé et leurs croyances. Qu’avez-vous appris de ce monde et des humains.

-  Vous êtes méfiants, influençables, vous avez parasité et détruit en grande partie la terre pour en faire un terrain de jeu, et vous êtes les jouets de l’entité que vous avez créés ; l’argent. Elle prend le plus souvent la parole à votre place et ce n’est pas pour votre bien. Vous avez éliminé tout un tas d’espèces animales, sali les océans, défoncé le sol pour en extraire tout ce que vous pouviez et enfin créé des armes qui pourraient vous détruire plusieurs fois. Vous êtes parfois attachants, mais le plus souvent énervants, violents, menteurs et cruels. Nombre d’entre vous ne sont toujours pas sortis de leur animalité. C’est un problème, ce sont eux qui cognent fort parfois ils prennent le pouvoir et comme ils détestent le désordre, il trouve toujours un bouc émissaire pour lui faire payer leurs propres défaillances. Je me suis bien documenté sur votre histoire.

-  C’est tout ? Pas très réjouissant tout ça, mais ce n’est pas un scoop. Et le musée que je vous ai fait visiter quand même ! les humains peuvent aussi faire de belles choses.

-  Oui, elles sont si rares que vous les enfermez dans des prisons et que vous venez leur rendre visite deux ou trois fois dans votre vie et encore. Et pas tous. Ce qui est beau autour de vous, souvent, vous ne le voyez pas.

-  Pas faux. Et la musique ? Et l’amour ?

-  Oui, nous avons ça aussi.

-  Vous êtes meilleurs que nous, super ! et vous ? Qu’est-ce que vous êtes venus faire ici, du tourisme, mais encore ?

-  Non, en fait, nous cherchons une planète pour nous installer. Mais ici, vous êtes déjà en pleine décomposition et je pense qu’il nous faut une planète plus propice et moins endommagée. Il nous faut simplement de l’eau et du soleil.

-  D’amour et d’eau fraîche ! c’est mignon. Pourquoi quittez-vous votre planète ?

-  Notre astre va bientôt exploser. Comme votre soleil dans le futur...
Je lui coupais la parole.

-  Oui, enfin ! on a encore quelque temps pour y réfléchir.
-  Vous accélérez le processus et...

J’intervins à nouveau, son discours déprimant commençait à me miner le moral.

-  Vous partez quand ?

-  Quand le vaisseau viendra me chercher dans trois années terrestres, je pense.

-  Et en attendant ?

-  Oui, justement, je voulais vous demander si je pouvais occuper votre appartement jusqu’à mon départ. Vous me paraissez un humain plutôt lambda, mais sympathique. En échange, je vous ferai bénéficier de mes petits tours de passepasse, c’est comme ça que vous les nommez. Je ne prends pas de place et je vous accompagnerai de temps en temps, uniquement si vous le voulez bien, comme cela, comme un oiseau posé sur votre épaule.

Il avait vraiment enrichi son vocabulaire. Je trouvais quand même que le « lambda » censé me définir était assez insultant, mais le souvenir de notre virée où chaque obstacle rencontré s’était évanoui m’avait semblé si agréable que j’acceptais.

Ainsi pendant ces trois années j’essayais de donner à mon hôte une opinion plus positive de notre humanité. Quand je sortais travailler, il pouvait me suivre ou bien menait ses propres investigations de son côté. Il ne fut jamais un fardeau.
Un soir il est parti au beau milieu d’une phrase et je ne l’ai plus jamais revu.
Aujourd’hui, je suis vieille dame, j’ai un compagnon et des enfants qui sont grands et dont je suis fière. Je suis heureuse d’avoir vécu une telle aventure. S’il revenait aujourd’hui, je ne sais pas ce qu’il penserait de notre belle planète bleue, cette terre dont nous sommes si fiers et que l’univers nous envie… enfin, je crois.

(Illustration Jean Camille)

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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