Les Danseurs

Les Danseurs : Chapitre II

Benjamin récolte de drôles de fruits dans son jardin. (2ème Chapitre)

Préoccupé par le souvenir de cet homme bizarre qui lui avait offert ces étranges petites graines, Benjamin se dirigeait d’un pas lent vers son échoppe. La rue, ses klaxons et l’odeur sale des voitures ne semblaient pas l’atteindre, mais quand il referma la porte derrière lui, c’est un silence apaisant qui l’accueillit. Il soupira de soulagement, après tout, cette histoire n’était pas si importante et puis il était temps de se mettre au travail, il s’installa devant son ordinateur. La journée se termina sans que son esprit ne retrouve le souvenir de la rencontre dans le café.

Comme chaque matin, il passa du lit à la salle de bain, puis, jusqu’à la cuisine pour la pause petit déjeuner et enfin directement il entra dans la pièce où il effectuait du télétravail. Le tout lui prenait une demi-heure, et cela sans essence à payer ou de temps à gaspiller dans les transports puisqu’il était sur place. Benjamin était une nature solitaire et introvertie à qui la présence des collègues à ses côtés ne manquait pas. De taille moyenne, mince, châtain avec un visage aux traits réguliers il avait pris de sa mère ses yeux bleus et son beau sourire. Assez timide, il avait peu d’amis à part Simon et Johanna qu’il connaissait depuis l’enfance. Il se plongea dans sa tâche. Les heures passèrent sans surprises, ni bonnes ni mauvaises.

Un peu fatigué, il s’étira et jeta un œil à la pendule de son ordinateur, c’était l’heure de sa pause. Levant les yeux, devant lui, il contempla par la fenêtre l’étendue verte de son jardin. Il repensa aussitôt à l’homme et à ses graines. Il se dirigea vers la cuisine pour se faire une tasse de café et prendre un peu de temps de tranquillité. Il sortit les graines de sa poche et les répandit sur la table. Elles n’étaient pas toutes identiques, petites billes noires, rouges, dorées ou bien bleues. Il eut soudain l’envie de s’en débarrasser, il n’était pas jardinier et sa pelouse bien verte et drue lui convenait parfaitement. Le voisin se chargeait de lui tondre régulièrement contre quelques bouteilles de bon vin issues de la propriété de son cousin du médoc. Mais une phrase surgie du passé revint à sa mémoire, il vit sa mère une main sur sa hanche qui penchée au-dessus de lui susurrait : « Un cadeau s’est toujours sacré ! » Elle était là avec son beau regard clair posé sur lui, sa main usée tenant entre ses doigts si menus le petit cendrier verdâtre mal façonné qu’il lui avait offert pour la fête des Mères. Comme il l’avait aimé ce jour-là !

Elles sont sacrées, murmura-t-il. Il se leva pour reprendre son travail. Il n’y pensa plus jusqu’au soir. On était au printemps et le soleil continuait à éclairer de plus en plus longtemps la journée finissante, quand il se dirigea vers son garage pour y chercher une pelle. Elle était neuve et il ne se souvenait pas pourquoi il avait acheté un tel engin. Il allait pouvoir s’en servir à présent, car il savait au fond de lui que s’il ne l’avait pas trouvé, ainsi à portée de sa main, probablement qu’il aurait fini par se débarrasser des graines en les oubliant dans un quelconque tiroir. Avec entrain, il se dirigea vers son petit carré de terre pour le retourner. La belle pelouse verte disparut sans un cri.

Le lendemain était un samedi. Bien décidé à finir ce qu’il considérait comme une corvée, il se rendit à la jardinerie pour prendre plusieurs sacs de terreau. Dès son retour, avec méthode, il amenda la terre, l’arrosa et enfin sema les précieuses petites graines. Il réalisa qu’il n’avait même pas demandé à l’homme quelles plantes allaient pousser. Il se sentit un peu ridicule. Des fleurs ? Des légumes ? Quel espace fallait-il conserver entre les graines ? Il termina son ouvrage en constatant qu’en procédant au hasard, il en avait eu juste assez pour la surface réduite du jardin. Satisfait, il prit une douche et décida qu’il était temps d’aller faire une balade. Il chaussa ses rollers et passa tout l’après-midi à glisser le long des quais de la Garonne. Il faisait bon. À la fin de la journée, il contempla le coucher du soleil qui teintait de filaments roses le ciel qui descendait dans le fleuve. Il croqua dans un sandwich qu’il s’était payé en passant et regarda la nuit tomber sur la ville. Il se décida à rentrer.

Il n’avait rien prévu ce weekend-là, ses amis étant partis chacun de leur côté. Il rentra et se dirigea avec curiosité vers son jardin. Il alluma son lampadaire pour apprécier son travail, comme il s’y attendait, rien n’avait changé. Sauf, peut-être de minuscules pointes vertes ? Il se pencha et haussa les épaules. Évidemment, rien ne pouvait pousser en si peu de temps.

Le lendemain, il fit la grasse matinée. Un dimanche banal avec un ciel bas et brumeux, mais qui augurait une journée ensoleillée, l’accueillit au matin. Encore enfiévré des limbes de la nuit, il se souvint des étranges rêves qui étaient venus le hanter. Alors que quelques secondes avant les images étaient si fortes, il lui sembla que le tissu de son cauchemar se délitait un peu plus à chacun de ses efforts pour s’en souvenir. Il soupira et se prépara à sortir. Il avait prévu un cinéma et un petit restaurant de l’autre côté de la Garonne. Il prit le tramway qui trembla un peu en passant au-dessus du fleuve. Les facettes du faux lion bleu glacé qui trônait sur la place Stalingrad brillaient, effaçant tous ses angles redessinant un contour fondu à l’animal. Le film fut long et ennuyeux, il s’endormit un peu et se réveilla avec la musique du générique. Dehors, il faisait beau, il flâna un long moment dans le Jardin botanique qui se couvrait déjà de quelques orgueilleuses fleurs. Cela lui rappela son propre et bien pauvre petit jardin. Il se demanda s’il n’avait pas planté trop tard les graines, peut-être, eût-il mieux valu attendre l’année suivante au début du printemps ? C’était trop tard. Il rentra se coucher.

Le lendemain une nouvelle semaine commençait. Il n’en était pas mécontent, pour lui le lundi était un jour plein de promesses, tout était encore possible. Après son petit déjeuner rapide, il s’assit devant son ordinateur pour travailler. Il ne remarqua rien quand soudain, levant les yeux pour vérifier le temps au-dehors, il découvrit son jardin. Sous la surprise, il faillit basculer en arrière.

La terre avait entièrement disparu pour laisser la place à de grandes plantes fleuries qui s’y épanouissaient. De longs rosiers grimpants escaladaient le mur piquetant de têtes blanches le feuillage. Des glaïeuls orange et rose se dressaient comme une armée de petits soldats pacifistes. Au-dessus, un buisson de bignones aux trompettes rouge sang et d’autres fleurs plus exotiques aux corolles plumeuses à têtes d’oiseau végétales avaient envahi tout l’espace. Benjamin se figea.
Son cerveau habitué à la logique, sidéré un temps, recommença mollement à fonctionner. Mais ce fut pour produire une avalanche de questions. Comment des fleurs plantées la veille pouvaient-elles pousser en une nuit ? Il songea au terreau et courut à la poubelle pour retrouver l’emballage qui devait expliquer une telle croissance. Bien sûr, il ne trouva rien.

Après une profonde réflexion, il pensa que c’était tout à fait impossible ! il songea alors à prendre une photo de ce merveilleux miracle. Johanna qui était en weekend en Bretagne n’en reviendrait pas ! Elle devait passer le lendemain il se demanda si elle n’allait pas croire à une supercherie ; il aurait planté toutes ses fleurs déjà grandes pour épater tout le monde !

Mais il se rassura, elle savait bien que ce n’était pas son genre, elle s’émerveillerait elle aussi comme lui.

À suivre...

Ecrit par Marie-Laure Bousquet

Je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou d’anticipation.


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