Phare de Cordouan : entre ciel et mer, une beauté brute à préserver.

Du bleu, du blanc, de l’iode et du vent. Face à Soulac-sur-mer et Royan, c’est un colosse de pierres qui toise l’estuaire, les pieds dans l’Altlantique. Plus ancien phare encore en activité de France, il est aussi le seul en mer toujours en fonctionnement. En pleine rénovation, ce témoin des siècles est en lice pour un classement à l’UNESCO. Pour rendre visite à ce représentant de la grande Histoire et découvrir la sienne, il nous faut partir du Verdon-sur-mer.

C’est à Port-Médoc que l’on embarque à bord de la Bohème pour trois quart d’heure de traversée tranquille, au grès du vent du large et au cri des mouettes. Les navettes conduisent le visiteur avide d’embrun sur site depuis 1983. Mais pour mettre pied à terre sans se mouiller sur le banc de sable qui soutient le bâtiment, c’est grâce à un chaland à roue amphibie que le curieux termine la traversé, pour finalement pénétrer dans ce point de repère depuis la mer, des deux rives de l’estuaire.
Seul phare au monde habité par des gardiens tout au long de l’année, ce symbole d’innovation technologique ne compte plus les records : 24 000 visiteurs par an, 250 watts de puissance pour l’ampoule avec une portée de 19 milles nautiques (environ 35 km), 67.50m de hauteur pour 301 marches, premier phare classé monument historique en 1862… Éclairant depuis 1611 l’embouchure de l’estuaire de la gironde, il sera le théâtre du premier test de lentille à échelon imaginée par Augustin Fresnel, procédé utilisé depuis par la plupart des phares du monde.

Du haut de ses 67 mètres 50

Si le propre d’un phare est d’éclairer et de signaler un danger, Cordouan avertit les marins de la présence du plateau rocheux sur lequel il est construit et du banc de sable qui l’entoure. Mais la bâtisse, véritable palais sur les mers, marque également l’entrée du Royaume de France. Marqueur lumineux de l’estuaire et du début de la route maritime vers le port de Bordeaux, il est un symbole du pouvoir royal qu’Henri IV modèle à son image lors de son accession au trône. Constitué, entre autres, d’un vestibule et d’un appartement pour le roi, l’édifice se pare d’une chapelle. Unique phare au monde à posséder un tel apparat, cette dernière affirme la nouvelle confession du roi qui dû renier sa foi protestante pour embrasser la religion catholique dans un Sud-Ouest aux mains des anglais encore un siècle auparavant.
Mais cette prestance royale n’était pas au programme du contrat signé en 1584 par Henri III et l’architecte Louis de Foix pour la reconstruction du vieux phare à feu surnommé « tour aux anglais » tombé en ruine. Finalement, le temple à la gloire des deux souverains s’achèvera en 1611 après 25 ans de travaux sans que l’architecte ne voit le bâtiment achevé, considéré à l’époque comme la huitième merveille du monde.

Les ornements de Cordouan

Orné de chapiteaux, peintures et bas-relief, la puissance des monarques de France est visible dans les décors intérieurs comme extérieurs. A la fin du XVIIIème siècle, une surélévation de forme circulaire vient s’appuyer sur la chapelle. Joseph Teulère, architecte et ingénieur réalise un véritable tour de force en conservant la chapelle et la coupole tout en surélevant le phare d’une trentaine de mètres. C’est sous Napoléon III que le « Versailles des mers » se voit doté d’une dernière construction. : le bâtiment annulaire. Grand témoin des siècles passés, l’État en devient propriétaire et assure sa conservation. Les départements de la Charente-Maritime et de la Gironde apportent leur contribution financière pour pérenniser le monument et, depuis 2010, les acteurs du territoire accompagnés par le SMIDDEST (Syndicat Mixte pour le Développement Durable de l’Estuaire de la Gironde), gestionnaire du phare, valorisent ensemble le monument. Gardiennage, accueil des visiteurs, gestion du site, de l’eau et des milieux aquatiques l’entourant, le SMIDDEST ; qui réunit le Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine, les Conseils Départementaux de la Charente-Maritime et de la Gironde, Bordeaux Métropole, la Communauté d’Agglomération Royan Atlantique et les Communautés de Communes de Haute-Saintonge et de l’Estuaire ; a mis en place un grand plan de valorisation du site dans le but d’en faire un grand rendez-vous touristique à l’échelle nationale. Pour se faire, un intense plan de rénovation est prévu jusqu’en 2021 s’inscrivant dans une démarche environnementale et culturelle au service du développement du territoire, concrétisé par une candidature pour le patrimoine mondial de l’UNESCO.

Des siècles sur les murs

Cette restauration, lancée en octobre 2019 par la DRAC Nouvelle-Aquitaine, suit une vaste campagne de travaux débuté en 2005 avec la construction, côté ouest, d’un bouclier contre la houle. Financée par l’état et les collectivités, cette dernière vague de travaux devrait se terminer courant 2021. Divisé en deux phases, le premier plan a pour objectif la restauration de l’appartement du roi, l’escalier allant du vestibule à la salle des girondins, la reprise extérieure de la surélévation du XVIIIème par des maçons-cordistes, la réfection des joints de la terrasse du bâtiment annulaire et le confortement d’une partie du peyrat (chemin d’accès au phare). Interrompu pendant la saison et l’ouverture au public, la deuxième campagne de travaux concernera l’achèvement de la restauration de la chapelle, du vestibule et de la cave ainsi que la suite du confortement du peyrat. Ornée d’une coupole à caisson, la salle sculptée de la chapelle est sujette au climat particulier et aux anciennes interventions qui accélèrent les pathologies. Franck Lamendin, collaborateur de l’architecte en chef de monument historique explique : « une phase d’étude importante a précédé le début du chantier. L’idée est de trouver la solution la plus adaptée en multipliant les essais car les conditions en pleine mer provoquent des problèmes particuliers comme par exemple la présence de sel qui dégrade les pierres. Aujourd’hui elles sont plus ou moins dégradées en fonction de leur position dans la chapelle. En plus du souci lié aux pierres s’ajoute aussi celui des joints. Les gris sont réalisés au ciment, un mortier hydraulique qui concentre également les sels et empêche la pierre de respirer. Tout cela est néfaste pour la préservation de l’ensemble. Une troisième problématique est présente également : les décors. Une étude stratigraphique a été réalisée : la restauratrice en décors peints dégage une à une les couche au scalpel et en parallèle des analyses en laboratoire sont menées sur les pigments. Cela a permis de conclure que quatre décors se sont succédés depuis le XIXème siècle ; le dernier dont on voit encore quelques éléments, était ocre et bleu. Réalisés à l’huile, ces décors empêchent, eux aussi, à la pierre de respirer et accélèrent une fois de plus la dégradation de ces dernières. Nous avons donc décidé de dégager, nettoyer et piquer ces différents décors. Des essais ont été réalisés et nous souhaitons recouvrir cette chapelle dans les tons ocres et ivoires qui la couvraient au XIXème siècle. »

Chapelle de Cordouan (archives)

Redécouvertes de sculptures d’origine de la Renaissance ou de chapiteaux du XIXème , l’histoire de France est retracée grâce aux pierres de Frontenac utilisées pour construire l’intérieur de l’édifice. Et pour que ce témoin historique reste fidèle à lui-même, les remplacements de pierre sont mesurés. Intervenir au minimum, c’est là le but que se sont fixé les différents restaurateurs. Et si le métier de cordiste peut s’avérer périlleux dans ces conditions, c’est la vie en huis clos qui semblait faire le plus peur à Nicolas Gaudé. Fidèles aux traditions de la région, c’est l’amour de la table qui réunit : langue de bœuf, gigot ou encore pot au feu, les gardiens et les compagnons cultivent l’art du bien manger jusqu’en pleine mer. Benoit est un des six anges gardiens de Cordouan. « Nous sommes habitués à voir du monde lors de la saison estivale, les gens viennent visiter tous les jours. Mais le reste du temps, nous faisons des périodes d’une semaine ici, une semaine chez nous, puis deux semaines d’alternance pendant toute l’année. Ces travaux sont une bonne occasion de lui faire reprendre de la vie et de le faire découvrir à tout le monde quand il sera encore plus beau. » Mis en beauté chaque année depuis 2013 entre octobre et avril, les travaux du colosse de calcaire s’élèvent au montant global de 9 959 255 euros. Financés à 50% par l’État, et à hauteur de 16.7% par les départements, le phare devrait afficher son nouveau visage à l’horizon 2021

L’équipe de restaurateurs et de gardiens

C’est en 2016 que s’envisage la candidature du phare de cordouan au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. En janvier 2017, la France dépose le dossier : le monument est choisi comme seul bien représentant le pays au prochain comité. Françoise de Roffignac, Présidente du SMIDDEST et Vice-Présidente du Conseil Départemental de la Gironde ne s’étonne pas de l’engouement autour du projet. « Tout ce côté transmission générationnelle d’un patrimoine qui a plus de 400 ans est important car il faut le préserver pour les générations futures. Si cette reconnaissance internationale se précise, cela va nous permettre de le faire rayonner au niveau mondial !  » Si les travaux étaient prévus avant le dépôt du dossier, l’importance de continuer à œuvrer pour le bâtiment n’est pas à prouver. « Nous sommes dans de l’entretien. Il ne faut pas qu’il tombe malade, il était là avant nous et on espère que dans plusieurs centaines d’années il continue à attirer l’œil. » Et c’est celle valeur exceptionnelle défendue par tous les acteurs de Cordouan qui est mis en avant pour son inscription à la liste de biens culturels, naturels ou mixtes élaborée par l’UNESCO et actualisée chaque année. Sur les 1 121 bien inscrits dans le monde, 45 d’entre eux sont français. La campagne mobilise toute la région. En 2002, l’association des phares de Cordouan et de Grave initie les démarches pour inscrire l’édifice sur la liste nationale des biens du patrimoine mondial. Le dossier se monte quelques années plus tard en lien avec les collectivités et les associations partenaires dans le but de « partager la valeur symbolique, historique, architecturale et technique du monument ».

Une vue imprenable, au delà de l’horizon

Pour se faire, il a fallu élaborer un projet de «  valeur universelle et exceptionnelle du monument  ». Pour en justifier, le dossier s’appuie sur deux des dix critères de sélections fixés par l’UNESCO : «  chef d’œuvre du génie créateur humain  » et «  exemple éminent d’un type de construction qui illustre des périodes significatives de l’histoire  », démontrant ainsi le caractère inestimable du phare pour les générations futures. En plus du bâtiment en lui- même, le périmètre proposé à l’inscription comprend le chemin d’accès au phare, les bancs de sable, le plateau rocheux et les passes de navigation historiques de l’entrée de l’estuaire. Le dossier a été déposé dans les mains de l’ICOMOS (le Conseil International des Monuments et des Sites) chargé par l’UNESCO de l’évaluation scientifique. A l’automne 2019, le site s’est vu expertisé par un spécialiste resté en région pendant quatre jours.
C’est pendant ce laps de temps que la mobilisation autour du projet a été la plus forte. Les partenaires (association des phares de Cordouan et de Grave, Office National des Forêts, parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis, grand port maritime de Bordeaux, conservatoire du littoral...) ont accueilli habitant et visiteurs pour prendre part à la démarche d’inscription du site. Mais depuis 2016 les mobilisations sont légions : manifestation grand public à la fête du fleuve de Bordeaux ou au grand pavois de la Rochelle, mobilisation de personnalités publiques, vidéos et hashtag dédiés sur les réseaux sociaux ou encore conférences, échanges et débats autour des enjeux de la biodiversité, expositions… Initialement prévu du 26 juin au 9 juillet en Chine, le 44 ème comité du patrimoine mondial est reporté de plusieurs semaines au moins. Bien que la date ne soit pas encore connue, ces prochains mois ne se compteront qu’en seconde dans la vie bien remplie de ce témoin de l’Histoire et si Cordouan a les pieds dans l’eau, c’est bien par l’attachement de ses passionnés que le phare préfère être entouré.

Plus d’informations sur : www.phare-de-cordouan.fr

Ecrit par Sabine Taverdet


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