Pessac

Etudiants, enseignants-chercheurs, lycéens… En Gironde comme ailleurs, l’éducation gronde.

C’est au cours de la semaine du 20 janvier que la lutte autour de la réforme des retraites s’accentuait. Touchée de plein fouet par la précarisation des conditions de travail, l’éducation mutualisait les revendications et s’élevait contre les multiples réformes annoncées par le gouvernement. Prise de poult, à la faculté de Bordeaux Montaigne et au lycée de Langon, d’un enseignement en pleine crise de nerf.

Comme à son habitude, le campus pessacais de la faculté Michel de Montaigne fourmille d’étudiants en ce mardi après-midi. Mais les étudiants en histoire semblent tous converger vers un seul amphithéâtre. En B 200, les places se font rares. Les enseignants et étudiants prennent place sur l’estrade et les discussions se taisent en attendant les différentes prises de parole qui piloteront l’assemblée générale des étudiants et professeurs d’histoire. Tout commence suite à l’immolation d’Anas, le 8 novembre dernier à Lyon. Mobilisés contre la précarisation de la vie étudiante, les jeunes sont peu à peu rejoints par le personnel administratif. C’est au cours des partiels de fin d’année que les enseignants se soulèvent à leur tour, et mutualisent la lutte en y additionnant la réforme des retraites et les différents remaniements auxquels leur corps de métier va devoir faire face dans les prochains mois. Pourquoi maintenant ? « La précarité, c’est une question que l’on ne découvre pas. La date du 5 novembre est arrivée rapidement et surprise, énormément de profs étaient mobilisés. Nous avons fait en sorte de rejoindre officiellement le mouvement à une période qui ne pénaliserait pas les étudiants comme lors d’examens. » explique un enseignant. Manifestations et actions telles que la mise en place de restaurants universitaires gratuits avaient été instauré par les étudiants. C’est une nouvelle forme de lutte qui pointe au sein du campus de Pessac. Comme sur le site de la Victoire, très mobilisé, les enseignants de Michel de Montaigne prennent le relais en instaurant une grève active. Profs et représentants étudiants se hâtent : conférences, débats et prises de paroles favorisent les échanges avec, dans l’idée, une meilleure compréhension des réformes et une entente sur les modalités d’actions. « Quand les profs ne sont pas là, les étudiants s’épuisent, se sentent mal, ne sont pas motivés ou ne se sentent pas légitimes » poursuit l’enseignant.

AG à la Fac

L’assemblée générale ouverte, c’est en abordant la réforme des retraites que les premiers questionnements émergent. « Nous sommes devant un moment historique car c’est l’un des plus longs de l’Histoire de France mais aussi devant un choix de modèle de société. Les fonds dédiés à la caisse des retraites s’élèvent à 14% du PIB du pays. Ce système à points est défavorable car ce ne seront plus les meilleures années de salaires qui seront prises en compte. Le montant des pensions baissera indéniablement et tout le monde va perdre », clame le micro. C’est alors que les bras se lèvent et l’inquiétude des étudiants est grandissante entre deux prises de parole. « On a vraiment l’impression d’être en face de gens qui nous détestent ! » « On est en train de tout perdre, ils nous ont pris notre planète, nos rêves et notre avenir. » Si les soucis personnels (« et pour les présences du coup on sera pénalisé ? ») perdurent, les jeunes semblent avoir saisis l’ampleur de la réforme. «  Donc si je comprends bien c’est clairement un système de destruction. » Aux questions généralistes succèdent des interrogations locales comme celle sur la gestion du budget de la CVEC (Contribution de Vie Etudiante et de Campus) payée en début d’année. « Il est censé être dépensé par les usagers donc nous les étudiants. La fac en garde le monopole depuis deux ans et sur 936 000 € , 180 000 € ont été dépensés pour une yourte de yoga et 136 000 € pour des conteneurs…  » L’incompréhension vis-à-vis des classes dirigeantes ne cessent de croître et les jeunes semblent résignés devant un avenir incertain. « C’est tout un modèle social qui est en train de s’effondrer. Ils nous ont tout pris, on est en train de tout perdre » s’indigne S. Si la retraite semble lointaine pour les étudiants, les différentes réformes du CAPES et la LPPR (Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche) les concernent directement. « Il faut savoir qu’après 16 ans d’étude, un enseignant-chercheur qui se divise entre recherche, cours et paperasse et qui commence sa carrière à 34,5 ans en moyenne touche 1 500 € . Nous passons déjà notre temps à chercher de l’argent, l’ouverture des appels à projet pour la recherche signe l’arrêt de mort pour les facultés de moindre envergure.  » Les étudiants, tendent l’oreille. A Montaigne, seuls 37% des profs sont titulaires et si elle n’est pas rétro active, la LPPR supprimera nombre de postes de maîtres de conférences. « Le budget de la recherche française s’élève à 2,27% du PIB contre 3% dans les autres pays de l’UE. S’ils nous sucrent les heures supplémentaires, comment faire face aux tâches administratives ? On pense à ceux d’entre vous qui pousseront jusqu’au doctorat… »

Défilé à Bordeaux

Inextricablement liées, les réformes de l’enseignement favoriseront, à terme, la réduction des possibilités d’encadrement des étudiants, la baisse des budgets liés à la recherche publique au profit de logiques de courts termes et celle du nombre de places en faculté voire la fermeture de certains départements comme les lettres classiques, touchées il y a quelques temps de cela. La fac, service public, se refuse à devenir une affaire de gros sous. Les votes s’égrènent et à la sortie, les étudiants, défaitistes, retrouvent un semblant de force auprès de leurs enseignants. C. est étudiante en troisième année d’histoire et se félicite du concept de grève active. « Certains ne se sentent pas concernés jusqu’à ce qu’on leur explique que la réforme du CAPES ils vont la vivre, que la LPPR touche toute l’institution… Les gens sont fatalistes et il y a des inquiétudes au niveau des notes. Ces dernières sont personnelles mais comme les profs expliquent et nous dispensent un cadre sécuritaire pour ne pas être pénalisés, la discussion s’ouvre. » Réforme du CAPES tendant à affaiblir le disciplinaire, LPPR et appels à projet en concurrence au taux de réussite moindre, précarité et question des retraites sous-jacente, l’université va de mal en pis. « Il y a un malaise depuis une quinzaine d’années. Le système initial n’est pas parfait mais les changements ne vont pas vers le mieux. Nous, enseignants-chercheurs, on consacre du temps à faire de la paperasse. Achats des livres, voyage d’étude… Les budgets dédiés à la recherche feraient rire s’ils ne faisaient pas pleurer. » se désole l’enseignant. « La question de la sélection à l’université nous a fait grandir, celle de l’inégalité avec les grandes écoles puis parcours sup qui nous a donné du mal à se connecter avec les profs du secondaire. La réforme du CAPES est fondamentale pour nous en histoire. Avant, les étudiants étaient formés en histoire et en pédagogie, ce n’était pas parfait mais maintenant quoi ? On va casser le coté disciplinaire pour faire des gens interchangeables et qui pourront enseigner dans deux matières ? On demande de ne pas casser le système par répartition. Pour ce qui est de la LPPR qui vient de surgir, ce n’est pas une loi et on ne veut surtout pas que cela le devienne. » intime-t-il. Question des salaires des profs dans le secondaire, malaise dans la recherche publique, les enseignants sont en souffrance. « Pour la retraite, on a fait un deal : je vais avoir une retraite correcte calculée sur les six derniers mois et du coup je concède de commencer ma carrière sur un salaire bas. Ce qui n’est du coup plus respecté avec cette réforme. Il y a une dégradation progressive de notre quotidien. Le métier évolue hyper vite et on a l’impression de faire de plus en plus mal notre travail » conclue-t-il. Mise en place toute la semaine, la grève active était en coordination avec les autres facultés de la métropole et en lien avec des confrères de tout l’hexagone. Le 17 janvier, l’AG nationale à Paris réunissait quelques 250 profs.

Devant le Lycée Jean Moulin

Autre décor au lycée Jean Moulin de Langon jeudi matin. Dès 6h du matin, les lycéens faisaient le pied de grue devant l’établissement soutenus par quelques représentants de parents d’élèves et des gilets jaunes auxquels ils avaient fait appel. Ici, la réforme du baccalauréat et la pilule estampillée « E3C » ont du mal à passer. La répartition de la note finale du bac est un véritable casse-tête pour élèves et parents : si les épreuves finales en terminale représentent 60% de la note, comprenant les épreuves anticipées de français en première, les 40% du contrôle continu reste flous. Ce dernier se divise en 10% du bulletin scolaire et 30% d’épreuves communes : histoire géo, langue vivante 1 et 2, enseignement scientifique, spécialité et sport, comptant pour chacune coefficient 5. A 14h, les premières doivent passer une épreuve anticipée d’histoire. Outre le problème de compréhension, c’est contre un temps de préparation moindre, la différenciation des cours entre les enseignants et la correction par les professeurs du lycée que les élèves ne digèrent pas. « On ne nous a pas demandé notre avis. Les premières épreuves sont passées seulement quatre mois après la rentrée et on n’a pas tous eu les mêmes cours ! » A midi, le directeur d’établissement vient prendre la température. « Il est vrai qu’il y a beaucoup de changements et qu’ils vont vite. Pour les enseignants, il est aussi compliqué de mettre en place une réforme et les inquiétudes sont légitimes. Il est difficile de rassurer les profs qui ont une charge de travail énorme, c’est une réalité qu’on ne peut pas édulcorer. Cependant, tout le monde appelle à une réforme de l’examen car c’est une machine énorme et coûteuse et qu’elle a une part d’aléatoire. Avant, on jugeait sur une épreuve finale. La réforme en cours tente d’apporter une réponse mais la difficulté est sa mise en place et les personnels auraient aimé avoir plus de temps d’adaptation. Aujourd’hui, d’un point de vue logistique, nous sommes en mesure de la mettre en place. » Si certains établissements en avance sur le calendrier des épreuves avaient déjà été sujets à des blocages, le proviseur n’avait aucune idée de la forme qu’allait prendre la contestation. « C’est normal car nous sommes en démocratie mais je suis affecté que les lycéens soient inquiets et en situation de stress. Pas seulement avec la réforme mais on leur dit que les études sont compromises, que leur planète est foutue… Mon travail est de les préparer et de les sécuriser  ».

Lycée fermé

A 13h, l’heure approchant, le lycée jean Moulin s’étrangle. Galvanisés par la quinzaine de gilets jaunes, les lycéens souhaitent une annulation de l’épreuve. «  Ils nous ont demandé conseil, on est là pour les jeunes. Quoi qu’ils décident de faire on les soutient. » C’est alors qu’à 14h, les élèves pénètrent dans l’établissement pour faire en sorte que l’annulation soit effective. Finalement, sur les 295 premières, seule une cinquantaine ressortira. « Les portes ont été fermés, les autres passent l’épreuve et même si on avait voulu aller la passer aussi on n’aurait finalement pas pu… » Pour la poignée d’irréductibles, la bataille est perdue et face à un combat qu’ils pensaient légitime, ils se sentent encore plus lésés. « On va demander à repasser les épreuves, de toute manière il n’y a que ça à faire personne ne nous
écoute
. » Ce vendredi, les enseignants et étudiants s’étaient rassemblés aux cotés des cheminots, des avocats ou encore des professionnels de santé pour se faire entendre. Si les chiffres différent (7 500 selon la préfecture et 40 000 selon la CGT) c’est d’une seule voix que l’éducation nationale demandait à ce qu’on écoute les principaux intéressés.

Ecrit par Sabine Taverdet


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