À Bordeaux, Anne-Catherine Péchinot, directrice générale d’Easy Cash, a défendu un modèle à contre-courant : celui d’une seconde main rentable, ancrée dans les territoires, appuyée sur les magasins physiques, la réparation et la donnée.
La seconde main n’est plus seulement une affaire de bonnes affaires. Elle est devenue un marché structuré, concurrentiel, observé de près par les investisseurs comme par les consommateurs. Ce sujet s’est invité lundi 27 avril à la Cité du Vin, à Bordeaux, lors de la rencontre régionale organisée par France Invest, l’organisation professionnelle qui représente les acteurs du capital-investissement, de la dette privée et de l’infrastructure.
Consacrée au financement et à la transformation des entreprises du territoire, cette soirée a réuni acteurs économiques, fonds d’investissement et dirigeants autour des mutations à l’œuvre dans les entreprises. C’est dans ce cadre qu’Anne-Catherine Péchinot, directrice générale d’Easy Cash, a été invitée à présenter le modèle de l’enseigne, lors d’un échange animé par Olivier Salustro, membre de la FCI et fondateur du cabinet Salustro & Associés.
Dans un paysage souvent dominé par les plateformes numériques, la dirigeante est venue défendre une conviction simple : l’occasion peut être rentable, industrielle, locale et encore largement portée par le commerce physique. Un discours qui tranche avec l’idée selon laquelle la seconde main serait forcément un marché de volume, de prix bas ou de pure intermédiation en ligne.
Easy Cash, acteur historique de l’achat-revente de produits d’occasion, s’appuie aujourd’hui sur un réseau de 170 magasins en France. L’entreprise affiche 322 millions d’euros de chiffre d’affaires et revendique environ 16 millions de produits achetés et revendus en circuit court. Un modèle qui repose sur une idée assez directe : acheter au comptoir, revendre au comptoir, et faire circuler localement les produits comme le pouvoir d’achat.
La seconde main, un métier de commerçant et de data
La directrice générale l’assume : Easy Cash n’est pas seulement une enseigne de retail. C’est aussi une entreprise de données. Dans la seconde main, le cœur du métier consiste à estimer correctement un objet, au bon moment, au bon prix, avec une marge suffisante pour que le modèle reste viable.
Un téléphone, une console, une montre de luxe ou un sac de marque ne se gèrent pas de la même manière. Certains produits perdent rapidement de la valeur. D’autres immobilisent du cash plus longtemps. D’autres encore conservent une valeur patrimoniale. Dans tous les cas, l’enseigne doit évaluer un prix d’achat, anticiper un prix de revente et mesurer la vitesse à laquelle le produit pourra sortir du magasin.
L’exemple du téléphone est parlant. Un smartphone récent perd de la valeur très vite. Pour un magasin, la difficulté consiste donc à le racheter au bon prix, puis à le revendre rapidement, avant que sa valeur ne baisse davantage. À l’inverse, une montre de luxe peut conserver sa valeur, mais rester plus longtemps en vitrine. Dans les deux cas, le commerçant doit arbitrer entre rotation, marge, trésorerie et attractivité pour le client.
C’est là que le modèle d’Easy Cash se distingue d’une simple plateforme de mise en relation. L’enseigne achète les produits, les détient, les garantit et les revend. Elle porte donc le risque. Ce choix suppose de la trésorerie, une bonne connaissance des marchés et une capacité à absorber les variations de prix. Mais il permet aussi de rassurer le client, notamment sur des produits sensibles comme les téléphones, les ordinateurs, les bijoux ou les articles de luxe.
Le magasin physique comme tiers de confiance
À l’heure où l’achat en ligne s’est imposé dans de nombreux secteurs, Anne-Catherine Péchinot défend ainsi la place du magasin physique. Pour elle, certains achats nécessitent encore de voir, toucher, comparer, poser des questions, bénéficier d’un service ou d’une garantie. Acheter un smartphone reconditionné, une montre ou un sac de luxe n’est pas tout à fait la même chose que commander un objet standardisé sur Internet.
Le rapport de confiance reste central. Dans l’occasion, le client veut souvent savoir d’où vient le produit, s’il fonctionne, s’il est garanti, s’il pourra être repris ou réparé. Le magasin permet cette relation directe. Il donne aussi à la seconde main une présence concrète dans les territoires, loin de l’image parfois désincarnée des plateformes.
Le discours vaut aussi pour l’économie locale. En achetant et revendant au comptoir, Easy Cash cherche à limiter les flux logistiques et à maintenir une partie de la valeur près des magasins. Le client qui revend un produit récupère immédiatement du pouvoir d’achat. Celui qui achète de l’occasion accède à un produit moins cher que le neuf. Le magasin, lui, crée des emplois locaux et maintient un service de proximité.
À Ambarès, une brique industrielle discrète
Cet ancrage prend une dimension particulière en Gironde. Easy Cash dispose notamment d’ateliers à Ambarès, près de Bordeaux, consacrés à la réparation et au reconditionnement. L’entreprise y répare des téléphones et développe également une activité autour des manettes de gaming. L’objectif affiché est de prolonger la durée de vie des produits plutôt que de les remplacer systématiquement par du neuf.
La réparation devient ainsi une brique essentielle du modèle. Elle permet de sécuriser l’achat d’occasion, d’améliorer la qualité des produits revendus et de réduire la dépendance aux produits neufs. Elle ouvre aussi la voie à une forme d’industrie légère, locale, moins visible qu’une grande usine, mais importante dans la transition vers une économie circulaire plus concrète.
Easy Cash revendique également une dimension sociale dans cette activité, avec la création d’une structure permettant à des personnes éloignées de l’emploi de se former et de revenir vers l’activité. Là encore, le sujet dépasse le simple commerce : réparer, reconditionner et revendre peut devenir un levier d’insertion, de compétence technique et de relocalisation partielle de la valeur.
Renoncer au volume à tout prix
Le propos d’Anne-Catherine Péchinot est aussi intéressant parce qu’il ne se limite pas à la croissance du marché. La dirigeante défend une approche plus prudente, fondée sur la marge et la robustesse plutôt que sur la recherche du volume à tout prix. Dans le commerce, cette position n’est pas neutre. Beaucoup d’entreprises ont longtemps été poussées à vendre toujours plus, ouvrir toujours plus, multiplier les références et accélérer les flux.
Easy Cash dit au contraire avoir fait des choix. L’enseigne s’est recentrée sur des catégories où elle peut apporter une expertise et jouer un rôle de tiers de confiance : électronique, produits culturels, luxe, objets à valeur identifiée. Elle a aussi renoncé à certains produits neufs utilisés comme produits d’appel, lorsqu’ils apparaissaient trop éloignés de sa mission autour de la seconde main.
Ce type de renoncement peut coûter à court terme. Mais il correspond à une évolution de fond : les entreprises de la seconde main ne peuvent plus seulement revendiquer une image vertueuse. Elles doivent prouver que leur modèle est cohérent, lisible et durable économiquement. La rentabilité n’est pas ici présentée comme un gros mot, mais comme une condition de pérennité.
Un marché où tout reste à structurer
Le marché de l’occasion continue de croître, porté à la fois par le pouvoir d’achat, les préoccupations environnementales et l’évolution des habitudes de consommation. Les plateformes comme Back Market ou Vinted ont largement contribué à démocratiser la seconde main. Mais Easy Cash défend une autre voie : celle d’un réseau physique, franchisé, capable d’acheter, réparer, garantir et conseiller.
Cette complémentarité dit beaucoup de l’état du marché. La seconde main n’est plus un secteur marginal. Elle se structure avec ses plateformes, ses magasins, ses ateliers, ses logiciels, ses métiers de réparation et ses enjeux de financement. Elle attire désormais les fonds, les dirigeants expérimentés et les stratégies de transformation.
À Bordeaux, devant un public d’acteurs économiques, Anne-Catherine Péchinot a surtout rappelé une chose : l’économie circulaire ne fonctionne que si elle tient aussi économiquement. Acheter d’occasion ne suffit pas. Il faut organiser la confiance, la qualité, la réparation, la donnée, la logistique et la rentabilité.
Dans cette équation, le magasin physique n’a pas disparu. Pour Easy Cash, il reste même l’un des piliers du modèle. À rebours des discours annonçant régulièrement la mort du commerce de proximité, l’enseigne parie sur une seconde main incarnée, visible, territoriale. Une seconde main où l’on ne clique pas seulement sur un produit, mais où l’on vient encore le vendre, le voir, le tester, le faire réparer ou le faire garantir.
À Bordeaux comme ailleurs, c’est peut-être là que se joue une partie de l’avenir du commerce : moins dans l’opposition entre numérique et magasin, que dans la capacité à construire des modèles hybrides, utiles, rentables et plus sobres. Easy Cash veut en faire la démonstration.



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