Le Génie du Sculpteur

Le génie du sculpteur : Chapitre IV

Le 4ème et dernier chapitre du feuilleton Le Génie du Sculpteur.
Un enfant hérite d’une étrange sculpture, une vilaine tête de bois qui va s’avérer vivante et capricieuse.

Le petit ne broncha pas quant au projet ridicule de maquillage de la tête de bois, car au fond de lui il exultait. Il ajouta :

- Peut-être pourrais-je te faire un masque à l’argile, et ensuite je peindrais du rose pour tes lèvres et du bleu pour tes yeux ! Tu ressemblerais à une princesse !

Il avait dit cela d’une traite se voulant persuasif et sans arrière-pensée.

La tête réfléchit en le regardant. Arsène sentant le danger s’empressa de dire.

- Ho, non c’est une mauvaise idée, et puis il faudrait que tu restes peut-être une heure immobile et dans le noir, je ne peux pas te demander une chose aussi difficile, maman chérie, je t’aime comme tu es.

- Comme je suis ? …Mais comment ça dans le noir ?

- Il faut bien que l’argile sèche, ensuite je pourrais faire des petits espaces pour que tu y voies et que tu puisses parler. Mais, oublie cela, et puis de toute façon, il faudrait que je t’emmène à l’atelier de modelage en cachette. Ce serait trop compliqué. N’en parlons plus.

La tête n’insista pas et l’enfant non plus. Il avait le temps, il ne voulait pas gâcher sa chance en se précipitant.

Les mois passèrent jusqu’au jour de l’anniversaire de l’arrivée de la tête chez tante Agathe. Arsène voulut un gâteau et annonça qu’il avait une surprise pour sa maman. Il déposa sur la table un objet recouvert d’un tissu.

- Regarde maman j’ai fait ton portrait !

Il découvrit devant les yeux étonnés de ce qui avait fait partie autrefois d’un arbre, le portrait façonné en argile de la tête. Il avait coloré ses joues d’un rose tendre et dessiné des lèvres. Il avait aussi sculpté des cheveux autour du visage ce qui rendait l’ensemble presque beau. La tête en fit instantanément une horrible crise de jalousie. Elle commença à vouloir infliger une migraine atroce au petit, mais celui-ci s’était recouvert la tête de ses bras et ce geste de protection un peu maladroit émut la tête.

Il cria :

- Pardon ! Pardon, je ne voulais pas !

- L’incident est clos, n’en parlons plus, allez-vous coucher et pose-moi devant la télé.
En effet, on ne parla plus de l’anniversaire raté. Mais la tête était plus souvent silencieuse, elle avait demandé que l’on supprime les miroirs de la maison, car elle avait cessé de les faire exploser depuis que le petit lui avait expliqué que cela portait malheur. Mais la télévision qui ne connaît pas les tourments qu’elle inflige déversait des images de femmes parfaites qui ne songeaient qu’à améliorer encore plus leur apparence et cela à n’importe quel prix même celui de la souffrance. Alors un soir, la tête prit une décision.

- Vient là mon chéri, vient voir maman, j’ai réfléchi, si tu veux, tu pourras me faire un visage à ta façon, dès demain nous irons à ton atelier de sculpture et tu arrangeras ce que mon premier créateur n’a pas réussi. D’ailleurs, ne suis-je pas une œuvre d’art, après tout ! Tu es tout désigné pour donner cette touche finale qui me fera atteindre la perfection !

La tête comme à son habitude était ravie de sa trouvaille. Elle avait l’intime conviction que l’idée venait d’elle. Arsène quant à lui, se retint de ne pas attraper tante Agathe pour l’embrasser et lui promettre que son cauchemar allait bientôt se terminer.

On décida que la tête viendrait à son prochain cours et qu’ils arriveraient un quart d’heure avant les autres enfants et le professeur. Arsène savait où était cachée la clé de l’atelier.

L’enfant, en digne fils de son père avait repéré la manœuvre qu’opérait son enseignante, avant chaque cours, elle soulevait discrètement une pierre grise, en soutirait quelque chose et entrait. À la fin elle faisait le contraire redéposant clandestinement la clef à l’abri des regards. Différents cours avaient lieu dans le même atelier et ce système qui avait fait ses preuves, évitait que l’on refasse une clé pour chaque professeur.

La sculpture dissimulée dans un sac de toile dans les bras d’Arsène pénétra dans l’atelier. L’enfant s’installa à sa place habituelle et se munissant de la terre, il commença à enduire avec délicatesse la tête de bois d’argile humide. Il lui parlait pour la distraire et celle-ci répondait jusqu’au moment où elle lui dit :

- Je ne vois plus rien !

- Je sais, n’ai pas peur, tu m’as promis, il ne faut plus rien dire à présent, il faut que cela sèche.

Il constata que la tête ne disait plus rien, alors il enduisit aussi ses oreilles de terre. Regardant sa montre il rangea la tête sur une étagère, et sortit. Il replaça la clé et une minute plus tard, il vit mademoiselle Jolie qui arrivait.

- Tu es déjà là ! C’est bien ! Mais rentre, il ne fait pas chaud.

Mine de rien, elle se baissa ramassant en toute discrétion la clé qu’Arsène avait remise à sa place et ils purent ainsi pénétrer dans l’atelier. Avant d’entrer dans la pièce, Arsène demanda :

- Mademoiselle, on avait dit que l’on ferait cuire ma tête, aujourd’hui, n’est-ce pas ?

- C’est vrai, mais il faut surtout qu’elle soit bien sèche !

- Cela fait trois semaines ! Elle est prête, j’aimerais tellement le faire moi-même !
Mademoiselle Jolie qui avait un faible pour ce petit gars à l’air si triste accepta. Une fois dans l’atelier elle lui dit :

- Viens !

Arsène prit délicatement son chef-d’œuvre, le professeur ne vit pas qu’il s’agissait d’une autre tête, car la ressemblance était parfaite, sauf que celle-ci était en bois sous sa couche d’argile. Ils rentrèrent dans la pièce où se trouvait le four. Elle ouvrit la porte et le cœur battant il déposa à l’intérieur son trophée. En le voyant, le professeur dont l’œil exercé avait vu quelques traces de terre humide faillit dire quelque chose, mais l’enfant referma aussitôt et d’autorité tourna le bouton qui déclencha la flamme du four. Il eut soudain très peur, mais aucun son, aucun signe ne vint troubler ce simple moment.

Se retournant vers mademoiselle Jolie, il lui dit :

- Je m’excuse, il faut que je rentre, je reviendrai la semaine prochaine, j’avais oublié
que j’avais des devoirs à faire.

Il ne laissa pas la jeune femme lui répondre et il courut jusqu’à chez lui. Il était inquiet, mais quand il passa la porte d’entrée, il trouva Agathe qui faisait des mots croisés.

- Agathe ! Tu vas bien ?

- Bien sûr mon lapin !

- Et toi tu ne vas pas au modelage ?

Arsène comprit qu’Agathe n’était plus sous l’emprise de la maudite tête, son regard était vif et surtout elle lui parlait à nouveau. Il s’enfouit dans ses bras et la tante éberluée déposa un petit baiser sur son front. La vie reprit, on ne parla jamais de la tête et Arsène se demanda même si Agathe en avait le moindre souvenir. Il se sentait enfin heureux et la semaine suivante, il revint comme promis à son cours de sculpture. Son professeur eut un air navré pour lui dire :

- Tu sais Arsène, je suis désolée, ta sculpture a explosé, il ne restait plus rien dans le four quand je l’ai ouvert, pas le moindre petit morceau que j’aurais pu recoller.

Elle guetta sur le visage du petit des signes de déception et s’apprêtait à le consoler, mais l’enfant parut au contraire plein d’allégresse. Alors la jeune femme, sourit à nouveau et lui dit :

- Mais regarde ce que j’ai trouvé, petit coquin, tu ne m’avais pas dit que tu en avais confectionné une autre !

Arsène s’alarma, elle déposa la tête d’argile qu’il avait façonnée pour s’entrainer, elle était encore un peu molle. Arsène l’écrasa.

- Je veux faire autre chose… un oiseau et des fleurs, voilà !

- Comme tu voudras.

Elle pensa que ce serait une bonne idée, sans le lui dire, elle avait toujours détesté cette horrible tête.

L’enfant prit goût à la sculpture et ne manqua jamais aucun cours. Il grandit et devint un sculpteur renommé et plein de talents. Ses visages surtout étaient appréciés, ils étaient doux, heureux et comme animés de vie et de lumière. Il les vendit très bien, car il s’avéra en plus très doué pour les affaires.

Fin.

(Illustration Jean Camille)

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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