Bienvenue à Sainte Gueille

Bienvenue à Sainte Gueille Sur Gironde : Chapitre I

Tout un village va devoir jouer une drôle de comédie à des touristes étrangers

C’est une toute petite bourgade perdue dans la campagne girondine, une minuscule commune atypique et onirique, parfaitement inconnue des autres villages. Elle s’appelle Sainte Gueille Sur Gironde. Elle se distingue par une gestion de ses comptes particulièrement catastrophique et un rassemblement extraordinaire de paresseux profiteurs, qu’heureusement on ne retrouve nulle part ailleurs dans toute la Nouvelle-Aquitaine !

Tout a commencé en fin de journée, exactement, un mardi soir. Émile sortait enfin de la mairie. La place étant déserte à cette heure-là, il riait seul sans complexe. Il pensait à sa petite plaisanterie et aux réjouissantes conséquences qui ne manqueraient pas de survenir grâce à elle ;
Prochainement, les touristes désireux de visiter son gentil petit village du sud-ouest « Sainte Gueille sur Gironde » pourraient y admirer toutes sortes d’animaux exotiques. Entre autres ; la bête de Gévaudan aujourd’hui domestiquée, le renard géant à tête humaine qui dévorait les enfants, mais que les chasseurs Saint Guenilloux avaient enfin mis en cage, une femme léopard mariée au maire, et mère elle-même d’une ribambelle de petits monstres poilus et bavards, enfin une bonne dizaine d’autres espèces de créatures étranges n’ayant rien à envier aux diables de Tasmanie ou autres ornithorynques, devenus soudainement bien ordinaires.

Émile et moi, nous nous connaissons depuis longtemps, nous avons le même âge et la sensation étrange d’être des extraterrestres dans ce village. Les gens d’ici nous observent curieusement et la plupart du temps, nous ne les comprenons pas.

Pourtant nous parlons la même langue et la télévision a bien amorti le choc des accents, mais le plus souvent, nous nous cantonnons dans une indifférence polie qui nous garantit de part et d’autre une certaine tranquillité. Je suis la serveuse du « Jambon beurre » le bar hôtel-restaurant du village. Le maire en est le patron. Il en a hérité de son père, qui lui-même, l’avait reçu de son aïeul. C’est un hôtel-restaurant sans prétention, dont la cuisine comme son nom l’indique, n’est pas du tout gastronomique, on y passe en effet, plus de temps au bar, à l’heure de l’apéritif, qu’à table. Je soupçonne quelque touriste égaré américain de s’être inspiré de cette méthode expéditive de s’alimenter, pour inventer le fameux fastfood. L’épouse du maire a depuis longtemps remplacé le tournedos Rossini par le steak haché entre deux tranches de pain agrémentées quand même, d’une feuille de salade verte pour la décoration. À moins que ce ne soit le contraire, la Raymonde ayant copié le plat le plus vite fait du monde et à la mode aujourd’hui encore. Je ne saurais l’affirmer, je ne suis employée ici que depuis cette année. Je ne connais pas tous les secrets de mes employeurs.

Quand je l’ai croisé devant le restaurant, il était euphorique et il n’a pas résisté longtemps au plaisir de me conter le récit de ses exploits. Émile, qui est un as en informatique, avait créé pour le compte de la mairie, un site pour présenter son village et les avantages pour le touriste à le visiter voire à y séjourner.

Il s’était bien acquitté de cette tâche, quand des évènements survinrent qui le poussèrent à modifier un peu cette vision idyllique sur son hameau. Ce ne fut vraiment pas difficile pour lui d’y ajouter ces quelques détails inattendus à sa description et bien sûr, à l’insu du maire. Il ne faisait pas cela par méchanceté ; il avait simplement une revanche à prendre.

Cette nouvelle vocation d’ouvrir le minuscule village de Sainte Gueille sur Gironde sur le monde, était venue à l’esprit de l’édile qui s’inquiétait alors, de le voir doucement dépérir. Son épouse Raymonde se plaignait une fois de plus d’habiter dans ce trou tout juste « bon à attirer les corbeaux ». L’expression avait inspiré à son mari, dans un premier temps, une question sur la comestibilité des corbeaux et de fils en aiguilles sur les pigeons qui eux, le sont (comestibles) et pourraient éventuellement émigrer chez eux. Enfin, par association d’idées sur les touristes qui pourraient avoir envie de visiter leur patelin et de loger dans l’auberge qu’ils tenaient, lui et sa tendre épouse. Le maire connaissait, au moins de noms, les nouvelles technologies, et leur potentiel lucratif pour qui savaient s’en servir. Le problème c’était qu’il n’avait aucune idée sur la manière de s’y prendre.

Parler de Sainte Gueille sur Gironde n’était pas facile. Il était conscient qu’il faudrait nécessairement un peu broder autour de la réalité légèrement sordide du village, pour la rendre plus attrayante. En effet, même l’église de Sainte Gueille était laide, ce qui pourrait constituer une espèce de record en soi, en effet, un architecte moyenâgeux peu scrupuleux avait massacré consciencieusement l’édifice qui de plus, paraissait aujourd’hui bancal, voire dangereux. Des maisons éparses gisaient plus ou moins rafistolées moitié ruines, moitié briques, mêlées à un béton grisâtre, les volets écaillés offensaient le paysage de leurs peintures répugnantes, quant à l’air, il était régulièrement vicié par les odeurs et émanations de toutes sortes qui venaient le plus souvent de la ferme aux cochons aux propriétaires peu soucieux de la salubrité.

Raymond le maire ne manquait pas d’idées. Il saurait, il en était certain, convaincre ses concitoyens de faire l’effort de se mettre un peu plus en valeur. Il fallait appâter les touristes. Son projet lui apparaissait parfaitement viable, on pourrait raconter, par exemple, que le village avait un passé historique prestigieux, Jeanne d’Arc ayant eu sa première vision, enfin, je veux dire audition, devant la vieille église, le fait que celle-ci fut native du nord de la France n’étant pas un problème, puisque les touristes visés étaient étrangers, si possible incultes et si possible surtout, prêt à dépenser facilement leurs euros, voire leurs dollars, monnaie qui inspirait toujours autant la confiance. La vingtaine d’habitants du village fut réunie, sauf les Grenier, que le maire avait omis d’inviter, et le projet fut accepté avec enthousiasme. Tous, acceptèrent d’enjoliver la réalité pour redonner du vernis à leur petite cité. Albert qui n’avait pas peur d’utiliser toutes sortes de pesticides pour préserver ses tomates et ses poivrons, pérora que de toute façon il ne changerait pas sa manière d’expliquer ses méthodes de culture qu’il qualifiait lui-même de bio si l’on s’en tenait au fait qu’il l’arrosait le tout avec l’eau de la source qui passait sur ses terres, sans mentionner d’autres détails qui ne feraient qu’alourdir son propos. La mère Topain accepta que l’on prenne ses oies en photo, son fils Alain qui possédait une bonne trogne avinée proposa, mais en vain, de faire le guide aux visiteurs. En effet, Raymonde argua qu’il fallait pour ce poste quelqu’un d’élégant et de représentatif et qu’elle se sentait prête à assumer cette charge. Le maire approuva l’idée de son épouse. Il allait de soi que les visiteurs seraient nourris et logés dans son auberge. Le problème qui restait donc à régler était l’édification de ce fameux site, une seule personne dans le village en était capable : Émile. Le maire regretta tout d’un coup, d’avoir traité si rudement le garçon, mais il fit confiance à son don pour « endormir les idiots » comme disait Raymonde, don qui lui avait fait gagner haut la main le poste de maire de son village.

Émile avait demandé la semaine précédente une petite faveur au maire. L’embaucher ne serait-ce que quinze jours pour effectuer un stage que ce soit en tant que jardinier, cantonnier ou même secrétaire, peu importait, le but recherché étant de grossir le paragraphe expérience de son curriculum vitae qui jusque-là se révélait plutôt maigre. Mais l’élu l’avait rembarré, le renvoyant à la ferme de ses parents ramasser les pommes de terre. Il avait laissé Émile ahuri, le maire riant sous cape, très content de lui, pensant qu’il l’avait « envoyé aux patates » ce qui l’amusait encore beaucoup quand il le raconta au vieil Henri Couture qui, ce n’était un secret pour personne, détestait cordialement la famille Grenier parents du jeune Émile.

Cette haine était une vieille histoire qu’il n’avait toujours pas digérée. Henri Couture, le rieur, devenu orphelin cruellement à douze ans, avait été adopté par le père Mauri, un ami proche de ses parents décédés, qui avaient vu en lui le fils travailleur qui lui manquait pour les aider à la ferme. Avec les années, Henri se mit dans la tête de se marier un jour avec la Nadine, fille de son patron, quand ils auraient enfin l’âge de raison.

Elle était gironde la Nadine et surtout elle hériterait un jour de la ferme de son père. Malheureusement, les beaux rêves d’Henri s’écroulèrent quand Christian Grenier, un saisonnier beau parleur, venu faire la vigne en septembre de l’année deux mille deux, avait remporté, à sa place, le gros lot. La ferme et la fille passèrent donc sous le nez d’Henri Couture qui depuis entretenait une haine farouche envers l’usurpateur et son engeance, et donc, par extension sur Émile, le fils né du mariage des Grenier qui ressemblait terriblement à son père. C’est donc avec délectation qu’Henri s’empressa de faire circuler la preuve de l’esprit caustique du maire à tous les habitués du bar qui goûtèrent avec lui la bonne plaisanterie. La famille Grenier qui ignorait que leur rejeton était l’objet de quolibets ne comprit pas pourquoi les gens riaient dans leur dos. Il faut dire que la récolte de l’année avait été mauvaise et qu’ils n’avaient pas le cœur à rire.

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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