Le Festival international Orgues d’été célèbre cette année sa 30e édition à Bordeaux. Derrière les récitals organisés à Sainte-Croix et Saint-Michel se cache un patrimoine musical exceptionnel : des instruments historiques qui ne sont pas seulement conservés, mais continuent à résonner sous les doigts d’organistes venus du monde entier.
À première vue, le grand orgue de l’abbatiale Sainte-Croix semble presque faire corps avec l’édifice. Des dizaines de tuyaux dominent la nef, encadrés par un imposant buffet. Mais ce monument n’est pas une pièce de musée. Près de trois siècles après sa construction, il continue d’être joué.
Cet été encore, il est l’un des protagonistes du Festival international Orgues d’été. La manifestation, organisée par Renaissance de l’Orgue à Bordeaux, fête sa 30e édition et se poursuit jusqu’au 27 août entre Sainte-Croix et la basilique Saint-Michel.
Ce jeudi 14 août, l’organiste Jens Korndörfer est attendu à 18 heures à Saint-Michel. Véronique Le Guen doit ensuite se produire les 19 et 20 août, avant Marta Gliozzi et Alexia Tye les 26 et 27 août. Les concerts sont accessibles en entrée libre, avec une participation aux frais suggérée.
Mais le festival raconte aussi une histoire beaucoup plus ancienne : celle de deux instruments qui témoignent de plusieurs époques de la facture d’orgue.
Le Dom Bedos, un voyage mouvementé
À Sainte-Croix, cette histoire commence véritablement au XVIIIe siècle. Dom François Bedos de Celles, moine bénédictin et théoricien de la facture d’orgue, entreprend la construction d’un nouvel instrument dans les années 1740. L’orgue est généralement daté de 1748, même si l’absence de certains documents empêche d’établir précisément la date de son achèvement.
L’instrument ne restera pourtant pas toujours à Sainte-Croix. En 1812, ses parties instrumentales sont transférées à la cathédrale Saint-André, tandis que les buffets restent en place. Au fil du XIXe puis du XXe siècle, le Dom Bedos connaît différentes transformations.
Il faudra attendre les dernières décennies du XXe siècle pour assister à son retour. À partir des années 1980, une vaste opération de reconstitution est confiée au facteur d’orgues Pascal Quoirin. Le matériel ancien est étudié, tout comme les sommiers, les inventaires et les indications laissées sur l’instrument. Les restaurateurs disposent également d’une source exceptionnelle : L’Art du facteur d’orgues, le traité rédigé au XVIIIe siècle par Dom Bedos lui-même.
La restauration, menée entre 1985 et 1997, permet au grand orgue de retrouver Sainte-Croix. Il compte aujourd’hui 44 jeux répartis sur cinq claviers et pédalier. Paul Goussot en est le titulaire.
À Saint-Michel, un autre siècle de l’orgue
À quelques centaines de mètres, le grand orgue de la basilique Saint-Michel raconte une histoire différente.
L’édifice a connu plusieurs instruments depuis le XVIe siècle. Celui que l’on entend aujourd’hui est beaucoup plus récent que le Dom Bedos. Construit par les établissements Merklin-Schütze de Paris entre 1865 et 1869, sous le Second Empire, il est inauguré en décembre 1869.
Installé à plus de sept mètres de hauteur sur la tribune occidentale, sous la rosace, il appartient à une autre esthétique musicale. Là où le Dom Bedos témoigne de la tradition française du XVIIIe siècle, le Merklin permet d’aborder le répertoire romantique du XIXe.
Lui aussi a traversé les décennies et les interventions successives. Une importante restauration a permis son inauguration en 2011. Paul Darrouy, titulaire du grand orgue depuis 1989, continue à le faire vivre.
Le Festival Orgues d’été offre ainsi une particularité : à quelques stations de tramway de distance, le public peut entendre deux instruments historiques issus de conceptions et d’époques différentes.
Entretenir un instrument vieux de plusieurs siècles
Faire vivre de tels instruments suppose cependant un entretien régulier. Un orgue rassemble des milliers de pièces, parfois réalisées dans des matériaux très différents : bois, métal, cuir ou feutre. À la conservation du patrimoine s’ajoute une contrainte particulière : l’instrument doit rester en état de jouer.
Comme le rappelle la fiche consacrée à l’entretien publiée par Orgue en France, les interventions courantes ne se limitent pas à l’accord des tuyaux. Elles peuvent notamment concerner le réglage de la mécanique, les claviers, le pédalier ou encore la soufflerie.
L’environnement de l’instrument joue également un rôle. Les variations de température et d’humidité affectent les matériaux et peuvent modifier l’accord. La poussière constitue elle aussi un enjeu : lorsqu’elle s’accumule dans les tuyaux ou les mécanismes, un nettoyage plus important peut devenir nécessaire.
L’entretien courant doit ainsi permettre de détecter les anomalies avant qu’elles ne provoquent des dégradations plus importantes. Il ne s’agit toutefois pas de remplacer systématiquement les éléments anciens. Sur un instrument historique, toute intervention doit tenir compte de la valeur patrimoniale des pièces conservées.
L’entretien devient ainsi un exercice d’équilibre : préserver ce qui peut l’être tout en maintenant un instrument suffisamment fiable pour continuer à être joué.
Un patrimoine qui ne peut pas rester silencieux
Cette particularité distingue l’orgue de nombreux autres objets patrimoniaux. Sa conservation ne consiste pas seulement à préserver un buffet, des tuyaux ou une mécanique. L’instrument a été conçu pour produire de la musique.
Chaque orgue possède par ailleurs sa propre identité. Le nombre et la nature des jeux, la mécanique, l’acoustique de l’église ou encore les choix réalisés lors des restaurations déterminent sa sonorité. Jouer une œuvre sur le Dom Bedos de Sainte-Croix ou sur le Merklin de Saint-Michel ne revient donc pas simplement à changer de lieu : l’instrument participe lui-même à l’interprétation.
Cette transmission constitue depuis longtemps l’une des missions de Renaissance de l’Orgue à Bordeaux. Fondée en 1947, l’association a organisé plusieurs centaines de récitals et a notamment accompagné le regain d’intérêt pour le Dom Bedos après sa restauration achevée en 1997. Elle propose également des visites de l’instrument de Sainte-Croix.
Avec sa 30e édition, Orgues d’été prolonge cette démarche. Les récitals permettent de découvrir des interprètes français et internationaux, mais offrent surtout l’occasion d’entendre un patrimoine que l’on aperçoit souvent sans réellement le connaître.
À Sainte-Croix comme à Saint-Michel, ces grands buffets pourraient n’être regardés que comme des éléments du décor monumental des églises. Le festival rappelle leur véritable vocation : être joués.
À Bordeaux, une partie de l’histoire de la musique ne se trouve donc pas seulement derrière les vitrines des musées. Certains soirs d’été, il suffit d’entrer dans une église et de lever les yeux.
Le grand orgue Dom Bedos domine la nef de l’abbatiale Sainte-Croix. Restauré à la fin du XXe siècle, l’instrument historique continue d’être joué lors de concerts. Photo : Oihana Marco / Bordeaux Gazette



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