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Dans le vignoble bordelais, la guinguette réinvente la visite au château

Concerts, braseros, pétanque, grandes tablées et verres de vin au coucher du soleil : dans le Bordelais, les guinguettes gagnent les propriétés viticoles. Derrière l’ambiance estivale se dessine une évolution plus profonde de l’œnotourisme, qui cherche à ouvrir les châteaux à de nouveaux publics.

Longtemps, découvrir un château bordelais répondait à un rituel assez bien établi : visite des vignes, passage par le cuvier et les chais, explications sur les vinifications, puis dégustation. Le modèle n’a évidemment pas disparu. Mais depuis quelques années, une autre manière de pousser la porte des propriétés s’installe dans le paysage.

Aux beaux jours, tables et transats apparaissent entre les vignes, les bouteilles sont servies au verre et les visites peuvent se terminer devant un brasero ou au son d’un concert. Les mots eux-mêmes ont changé : guinguettes, afterworks, apéros vignerons ou encore « Afterbeach » dans le Médoc.

L’Office de tourisme de Bordeaux consacre désormais une sélection spécifique aux terrasses et guinguettes du vignoble. Gironde Tourisme rassemble également guinguettes, afterworks, apéros vignerons et dégustations parmi les rendez-vous de l’été. Autant d’initiatives qui montrent que la formule a désormais trouvé sa place dans l’offre œnotouristique bordelaise.

Du verre de vin à la soirée entière

Le principe reste souvent simple : le vin de la propriété constitue le point de départ, mais il n’est plus nécessairement le seul motif de la visite.

À Tresses, la Guinguette Lauduc associe ainsi les vins du château à une cuisine régionale, un terrain de pétanque et une vue sur les coteaux. Ailleurs, le même principe se décline autour de tapas, de braseros, de food trucks ou de concerts.

L’enjeu est moins de remplacer la dégustation traditionnelle que d’inventer une autre porte d’entrée vers le vignoble. On peut venir pour dîner ou retrouver des amis et, presque incidemment, découvrir un domaine et ses vins.

Le changement peut sembler anecdotique. Il ne l’est pas forcément. La visite classique suppose que le visiteur ait déjà décidé de consacrer une partie de sa journée au vin. La guinguette inverse en partie la logique : elle propose d’abord un moment de convivialité, dans lequel la découverte du vin vient naturellement prendre place.

Dans le Médoc, l’« Afterbeach » après la plage

Le phénomène prend une forme particulièrement structurée dans le Médoc. Les « Afterbeach » y reviennent cet été pour une huitième saison.

Le principe consiste à prolonger une journée passée sur la côte par une soirée dans une propriété viticole. Du 11 juin au 10 septembre, différents châteaux accueillent les visiteurs en fin de journée. Dégustations avec les vignerons, produits du terroir, musique et jeux prennent place dans les parcs, les chais ou les salles de dégustation.

La programmation 2026 compte 27 soirées organisées dans 20 lieux. Une ampleur qui montre combien la formule s’est structurée sur ce territoire où les flux touristiques de la côte passent à quelques kilomètres seulement des appellations médocaines.

Et la saison est loin d’être terminée à la mi-août. Le 19 août, le Château Fourcas Dupré à Listrac-Médoc doit accueillir un Afterbeach, avant le Domaine Jean-Christophe Coubris à Moulis-en-Médoc le 26 août. Les rendez-vous se poursuivront ensuite jusqu’au 10 septembre.

Le nom choisi dit d’ailleurs beaucoup du positionnement recherché. Il ne s’agit plus nécessairement de programmer une journée entière autour du vin, mais de faire du château une étape naturelle d’une journée de vacances.

Faire tomber les barrières du château

Cette évolution répond également à une difficulté ancienne de l’œnotourisme bordelais : comment attirer dans les propriétés ceux qui ne connaissent pas le vin ou qui pourraient considérer la visite d’un château comme trop technique ou trop codifiée ?

La guinguette apporte une réponse assez évidente. Il n’est pas nécessaire de connaître les cépages ou les appellations pour s’installer autour d’une table, écouter un groupe ou jouer à la pétanque.

Certaines propriétés revendiquent clairement cette dimension familiale. À Villenave-d’Ornon, le Château Couhins associe par exemple bar à vin, restauration, musique live et ateliers pour enfants lors de ses guinguettes. Une dernière soirée estivale y est annoncée le 11 septembre.

Cette convivialité ne fait pas disparaître le vin. Elle change plutôt la manière de le présenter : moins comme l’aboutissement obligatoire d’une visite technique que comme un produit associé à un lieu, un paysage et un moment partagé.

Derrière les guinguettes, une transformation plus large

Les lampions dans les vignes ne constituent en réalité que la partie la plus visible d’une évolution beaucoup plus profonde de l’œnotourisme bordelais.

Cet été, Château Fonroque à Saint-Émilion et Château Mazeyres à Pomerol ont ainsi dévoilé une nouvelle collection d’expériences œnotouristiques disponible toute l’année. Les deux propriétés, pionnières de la biodynamie sur la rive droite, vont jusqu’à intégrer une offre de chambres d’hôtes à leur proposition.

La logique est différente de celle d’une guinguette, mais le mouvement est comparable : donner davantage de raisons de venir au domaine et surtout d’y rester.

Dégustations plus personnalisées, restauration, hébergement, événements ou expériences autour du paysage permettent progressivement aux propriétés de dépasser le seul schéma « visite du chai-dégustation ».

Dans un département où vignoble, gastronomie et tourisme sont étroitement liés, certains domaines cherchent ainsi à devenir de véritables lieux de destination. Déjeuner, dormir, assister à un concert ou simplement boire un verre face aux vignes établissent un autre rapport avec le château.

La guinguette en constitue probablement la manifestation la plus accessible.

Un château moins solennel, mais toujours viticole

La formule comporte pourtant un équilibre à trouver. À force de multiplier concerts, food trucks et animations, le château pourrait finir par ressembler à n’importe quel lieu événementiel estival.

Les initiatives les plus cohérentes conservent donc un lien direct avec le domaine : vins produits sur place, rencontre avec les vignerons, découverte des bâtiments ou visite des installations. Dans le Médoc, les Afterbeach maintiennent par exemple la rencontre et la dégustation au cœur de leur proposition.

C’est peut-être là que se joue la différence entre une simple guinguette installée au milieu des vignes et une véritable expérience œnotouristique.

Car derrière les lampions, les planches à partager et les concerts se dessine surtout une autre image du vignoble bordelais. Celle de propriétés qui ne demandent plus seulement aux visiteurs de venir découvrir leur vin, mais leur proposent d’abord de venir passer un moment chez elles.

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011