À l’été 1944, alors que la Libération approche, plusieurs centaines de prisonniers promis à la déportation restent bloqués près d’un mois à Bordeaux. De la gare Saint-Jean à la Grande Synagogue, en passant par la caserne Boudet, le fort du Hâ et Souge, leur parcours traverse une ville encore occupée. Le 9 août commence leur nouveau départ vers les camps.
Ce jour-là s’achève un épisode commencé près d’un mois auparavant. Plusieurs centaines de prisonniers sont ramenés vers un convoi dont le voyage, commencé à Toulouse, a déjà été interrompu par les destructions du réseau ferroviaire.
Pendant près de quatre semaines, les hommes ont été enfermés dans la Grande Synagogue de Bordeaux. Les femmes, après un premier passage par celle-ci, ont été transférées à la caserne Boudet.
Ce convoi restera dans l’histoire sous un nom presque irréel : le « Train fantôme ».
Son passage à Bordeaux n’est pourtant pas une simple étape. Pendant 28 jours, du 12 juillet au 9 août 1944, l’histoire du convoi se déroule au cœur même de la ville.
Un voyage commencé à Toulouse
Le périple débute le 3 juillet 1944, lorsque le train quitte Toulouse avec plusieurs centaines de détenus, principalement des résistants et des prisonniers politiques, français et étrangers.
Le nombre exact de personnes ayant voyagé à bord est difficile à fixer. La composition du convoi évolue au fil des semaines : des détenus sont ajoutés, d’autres parviennent à s’évader, certains meurent ou sont exécutés. Les Archives départementales de Vaucluse évoquent ainsi jusqu’à 724 déportés passés par le « Train fantôme » au cours de son périple.
À l’été 1944, rejoindre l’Allemagne par chemin de fer devient de plus en plus difficile.
Depuis le débarquement allié du 6 juin, les bombardements et les sabotages de la Résistance désorganisent profondément le réseau ferroviaire. Des voies sont coupées, des installations détruites et les déplacements allemands deviennent toujours plus compliqués.
Après être passé par Bordeaux, le convoi tente de poursuivre vers le nord. Il atteint Angoulême le 8 juillet, mais ne peut continuer.
Le train doit rebrousser chemin.
Direction Bordeaux.
Trois jours enfermés dans les wagons
Le témoignage du résistant italien Francesco Fausto Nitti, lui-même prisonnier du convoi, permet de suivre avec une précision particulière cette séquence bordelaise.
Il situe le train dans la gare de marchandises de Bordeaux pendant trois jours, les 9, 10 et 11 juillet 1944, à proximité du dépôt des locomotives.
Les prisonniers restent enfermés dans les wagons.
Nitti rapporte notamment l’intervention du Secours national venu apporter une aide aux détenus. Une rumeur commence également à circuler : le train ne repartirait pas immédiatement et les prisonniers seraient transférés dans un bâtiment de Bordeaux.
Dans la nuit du 11 au 12 juillet, la rumeur se confirme.
Le 12 juillet vers 2 h 30 du matin, selon le récit de Nitti, les détenus sont réveillés et contraints de quitter les wagons.
Commence alors l’un des épisodes les plus saisissants de l’histoire bordelaise du « Train fantôme ».
Une colonne de prisonniers dans Bordeaux
Sous une importante escorte allemande, les prisonniers sont regroupés et mis en colonne.
Hommes et femmes traversent Bordeaux à pied.
Nitti décrit cette marche nocturne dans une ville presque silencieuse, sous la surveillance de soldats armés. Les femmes avancent en tête du groupe avec leurs bagages.
La colonne passe devant la gare des voyageurs avant de poursuivre son chemin dans Bordeaux.
Sa destination est la Grande Synagogue, dans l’actuelle rue du Grand-Rabbin-Joseph-Cohen.
Le lieu a déjà été profondément marqué par la persécution. Quelques mois auparavant, la synagogue, profanée et réquisitionnée, avait notamment servi à enfermer des Juifs arrêtés lors de la rafle de janvier 1944.
Elle devient désormais un lieu d’internement pour les hommes du « Train fantôme ».
Les femmes y passent également avant d’être transférées à la caserne Boudet, ancienne prison militaire réquisitionnée par les autorités d’occupation et utilisée comme annexe du « quartier allemand » du fort du Hâ.
Le train est immobilisé.
Ses prisonniers, eux, restent captifs.
Vingt-huit jours dans une synagogue transformée en prison
Nitti donne lui-même les deux bornes de cet internement : du 12 juillet au 9 août 1944.
Vingt-huit jours pendant lesquels plusieurs centaines d’hommes vivent enfermés dans la Grande Synagogue.
Dans son témoignage, le résistant italien décrit une dégradation des conditions matérielles et physiques. Mais il évoque également une espérance qui grandit au fil des journées.
Car, à l’extérieur, la situation militaire évolue rapidement.
Les forces allemandes sont en difficulté. La Résistance multiplie ses actions. L’avancée alliée laisse entrevoir la possibilité d’une libération prochaine.
Les prisonniers du « Train fantôme » se trouvent ainsi dans une situation paradoxale : enfermés au cœur d’une ville encore occupée, tandis que l’effondrement du dispositif allemand en France paraît chaque jour plus proche.
Certains ne quitteront jamais Bordeaux vivants.
Dix hommes du « Train fantôme » conduits vers Souge
À la fin du mois de juillet, des hommes sont extraits du groupe détenu dans la synagogue.
Les témoignages divergent sur leur nombre : dix ou douze selon les sources.
L’Association du souvenir des fusillés de Souge identifie aujourd’hui dix hommes du « Train fantôme » parmi les victimes d’une importante exécution organisée au camp de Souge, à Martignas-sur-Jalle.
Sa datation elle-même demande une précaution.
Les actes de décès établis à l’époque portent la date du 29 juillet 1944, mais les enquêtes et témoignages recueillis après la guerre conduisent à privilégier le 1er août 1944, date aujourd’hui retenue par l’Association du souvenir des fusillés de Souge.
L’association commémore ainsi 47 fusillés du 1er août.
Les circonstances exactes ayant conduit à sélectionner les hommes du « Train fantôme » restent imparfaitement établies. Une hypothèse évoque la volonté de compléter un groupe de condamnés déjà détenus au fort du Hâ, mais elle ne peut être présentée comme une certitude.
Les dix hommes aujourd’hui identifiés sont conduits au fort du Hâ pour rejoindre d’autres condamnés avant leur transfert vers Souge.
Pour eux, le voyage vers l’Allemagne s’arrête aux portes de Bordeaux.
Pour leurs compagnons restés dans la synagogue, le départ approche.
Du fort du Hâ au « Train fantôme »
Lorsque le convoi est reformé à Bordeaux, sa composition n’est plus celle du départ de Toulouse.
Des prisonniers détenus localement sont à leur tour ajoutés au transport.
Parmi les lieux centraux de la répression à Bordeaux figure alors le fort du Hâ, ancienne forteresse devenue prison au fil de son histoire. Bordeaux Gazette avait déjà retracé le destin de cet édifice, dont deux tours subsistent aujourd’hui, dans l’article « Un mystérieux édifice bordelais, le fort du Hâ, palais devenu prison… » ».
Le parcours de certains de ses détenus déportés par le « Train fantôme » est documenté individuellement.
C’est notamment le cas de Marcel Hostein, résistant arrêté après les combats de la ferme de Richemont, à Saucats. Conduit au quartier allemand du fort du Hâ le 15 juillet, il est déporté le 9 août 1944 par le « Train fantôme ».
Il survivra à la déportation.
Le nombre exact de détenus ajoutés au convoi à Bordeaux varie selon les sources. L’Association du souvenir des fusillés de Souge évoque 126 détenus bordelais, tandis que l’École nationale de la magistrature, aujourd’hui installée sur l’ancien site du fort du Hâ, retient 150 prisonniers.
Plutôt que de choisir entre ces deux chiffres, il faut donc retenir que plus d’une centaine de prisonniers détenus à Bordeaux rejoignent alors le convoi.
À travers eux, le « Train fantôme » relie plusieurs lieux de la répression allemande en Gironde : la gare Saint-Jean, la Grande Synagogue, la caserne Boudet, le fort du Hâ et le camp de Souge.
Le 9 août, un nouveau départ
Le 9 août, les prisonniers quittent leur lieu d’internement et le convoi est reformé.
Les sources présentent quelques différences sur la chronologie précise du réembarquement et le moment où le train se remet effectivement en mouvement. L’Association du souvenir des fusillés de Souge retient un départ le 9 août, tandis que d’autres récits situent la remise en route effective au 10 août.
Le 9 août reste néanmoins une date essentielle : celle de la fin de l’internement commencé le 12 juillet et de la reformation du convoi.
La séquence bordelaise du « Train fantôme » s’achève après 28 jours.
Et le chemin choisi ne rapproche pas immédiatement les prisonniers de l’Allemagne.
Face aux voies coupées et à la progression alliée, le convoi repart vers le sud avant de traverser de nouveau une partie de la France.
Le voyage va encore durer près de trois semaines.
Une marche forcée sous la chaleur
Après être repassé par le sud de la France, le convoi remonte progressivement vers la vallée du Rhône.
Le 18 août, une nouvelle épreuve attend les prisonniers entre Roquemaure, dans le Gard, et Sorgues, dans le Vaucluse.
La voie ferrée étant interrompue, ils doivent poursuivre à pied sous escorte et sous la chaleur avant de retrouver un train.
Cette marche est devenue l’un des épisodes les plus connus du périple. Des habitants tentent d’apporter de l’eau et de la nourriture aux détenus. Plusieurs prisonniers profitent également de cette progression pour s’évader, parfois avec l’aide de la population et de résistants.
Mais le voyage continue.
Le 28 août, Dachau
Le 28 août 1944, après presque deux mois de voyage, le convoi atteint finalement le camp de concentration de Dachau.
Les services de l’État et l’École nationale de la magistrature retiennent cette date. Une source officielle publiée en 2025 indique que 536 déportés arrivent alors à Dachau.
Tous les prisonniers du « Train fantôme » ne sont plus présents : le convoi a perdu des hommes et des femmes au cours des exécutions, des décès et des évasions qui ont jalonné son parcours.
Les femmes sont ensuite dirigées vers Ravensbrück.
Pendant ce temps, à près de mille kilomètres de là, Bordeaux vient de retrouver sa liberté.
Dans la nuit du 27 au 28 août 1944, les dernières forces allemandes évacuent la ville. Le 28 août, Bordeaux célèbre sa Libération.
La coïncidence des dates donne aujourd’hui une résonance particulière à cette histoire : au moment où Bordeaux retrouve sa liberté, les prisonniers partis de la ville quelques semaines auparavant atteignent Dachau.
Une mémoire désormais conservée dans les archives
L’histoire du « Train fantôme » a longtemps reposé en grande partie sur la mémoire de ses survivants.
À partir de 1990, Charles Teissier et Robert Silve entreprennent un important travail de collecte auprès des rescapés et des témoins. Témoignages, correspondances, photographies et documents permettent progressivement de constituer une mémoire documentaire du convoi.
Après leur disparition, ce travail est conservé par Jeannine Teissier.
En juillet 2024, elle en fait don aux Archives départementales de Vaucluse. Le fonds consacré au « Train fantôme » y est désormais conservé sous la cote 228 J.
Ces documents constituent aujourd’hui une matière précieuse pour poursuivre les recherches et confronter des témoignages dont certains détails peuvent différer.
Car raconter le « Train fantôme » impose une certaine prudence. Les sources ne donnent pas toujours les mêmes effectifs. Certaines dates diffèrent. Le convoi lui-même change de composition au gré des transferts, des exécutions et des évasions.
Mais à Bordeaux, les lieux dessinent encore une géographie très concrète de cette histoire.
La gare Saint-Jean. La Grande Synagogue. La caserne Boudet. Le fort du Hâ. Et, plus loin, le camp de Souge.
Pendant 28 jours de l’été 1944, alors que la Libération se rapprochait, plusieurs centaines de prisonniers promis à la déportation ont ainsi été retenus au cœur de Bordeaux.
Le 28 août, lorsque Bordeaux retrouve sa liberté, le long voyage de centaines d’entre eux vient de s’achever à Dachau.



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