Bordeaux

À Bordeaux, quand la maladie rejetait les vivants hors des murs

Dans le secteur de l’actuelle rue du Palais-Gallien, près de la rue Judaïque, Bordeaux conserve la trace presque effacée de Saint-Lazare, ancien lieu associé aux lépreux. Au Moyen Âge, la maladie ne faisait pas seulement peur : elle repoussait certains vivants aux portes de la ville.

Il ne reste presque rien. Un nom, une trace, une mémoire discrète glissée dans la ville moderne. Pour retrouver l’ancien Saint-Lazare bordelais, il faut regarder du côté de l’actuelle rue du Palais-Gallien, près de la rue Judaïque, dans ce Bordeaux aujourd’hui très passant où l’on ne devine plus guère les anciennes marges de la cité.

C’est dans ce secteur, au coin de la rue du Palais-Gallien, que les textes anciens situent une chapelle Saint-Ladre, ou Saint-Lazare, associée à la mémoire des lépreux et des reclus. À quelques pas des immeubles, des vitrines et de la circulation ordinaire, cette trace presque effacée raconte un autre Bordeaux : celui des seuils, des peurs et des vivants que l’on ne savait ni soigner ni vraiment regarder.

Saint-Lazare, un nom presque effacé

Au Moyen Âge, Bordeaux est une ville resserrée, encore marquée par ses portes, ses paroisses, ses marchés, ses couvents, ses cimetières et ses hôpitaux. On y vit proche les uns des autres. Trop proche, parfois. La maladie n’est pas seulement une affaire de corps. Elle relève aussi de la religion, de l’ordre social, de la peur collective. Certains maux inquiètent plus que d’autres. Certains visages deviennent des signes. Certains corps finissent par être tenus à distance.

La lèpre, aujourd’hui maladie connue et traitable, terrorisait les sociétés médiévales. On l’associait à la souillure, au châtiment, à la contagion, même si les réalités médicales étaient alors mal comprises. Le lépreux n’était pas simplement un malade. Il devenait une figure de l’entre-deux. Encore vivant, mais déjà séparé du monde des vivants. Présent dans la communauté chrétienne, mais maintenu à l’écart de la communauté quotidienne. On priait pour lui, on lui faisait l’aumône, mais on évitait son contact.

Avant les confinements modernes, Bordeaux avait déjà ses exclus sanitaires.

La peur aux portes de la ville

C’est dans cette logique qu’apparaissent les maladreries et les léproseries, souvent placées hors des murs ou à leurs marges. Ces établissements ne relèvent pas seulement du soin. Ils disent aussi la manière dont une ville organise sa peur. On y accueille les malades, mais on maintient à distance ce que la cité redoute. La charité médiévale n’efface pas l’éloignement. Elle l’encadre, le justifie, le rend supportable.

À Bordeaux, le souvenir de Saint-Ladre, ou Saint-Lazare, s’inscrit dans cette géographie de l’écart. Il faut aujourd’hui le chercher dans le secteur de la rue du Palais-Gallien, près de la rue Judaïque, là où la ville contemporaine a recouvert les anciens établissements religieux et hospitaliers. Des travaux d’histoire locale rappellent qu’au coin de la rue du Palais-Gallien se trouvait une ancienne chapelle Saint-Ladre, également appelée Saint-Lazare, parfois associée à la figure de la Recluse Saint-Ladre. Dans le même environnement, un hôpital Saint-Lazare aurait accueilli les lépreux à partir du XIIIe siècle, avant de disparaître à la fin du XVe siècle.

Le repère est précieux. Il permet de replacer cette histoire dans le Bordeaux d’aujourd’hui : non pas dans un décor lointain ou abstrait, mais dans un morceau de ville que l’on traverse encore sans savoir ce qu’il a porté. Rue du Palais-Gallien, rue Judaïque, ancienne périphérie devenue ville dense : le paysage a changé, mais le nom de Saint-Lazare rappelle une époque où les malades les plus redoutés étaient repoussés aux limites du monde ordinaire.

Soigner, prier, éloigner

Le lépreux vivait ainsi aux portes de la cité, dans une zone fragile où Bordeaux finissait et où commençait autre chose : chemins, faubourgs, terres moins habitées, lieux d’assistance, de prière et de relégation. Cette périphérie n’était pas neutre. Au Moyen Âge, placer quelqu’un hors les murs revenait à lui assigner une place dans l’ordre du monde. Les marchands, les jurats, les artisans, les religieux et les familles vivaient dans la ville active. Les lépreux, eux, étaient maintenus dans un espace à la fois proche et séparé.

On pourrait croire cette histoire lointaine, presque étrangère. Elle dit pourtant beaucoup de la manière dont les sociétés réagissent lorsqu’elles ont peur. Face à une maladie mal comprise, la première réponse est souvent le déplacement : éloigner, isoler, nommer, classer. Le malade n’est plus seulement un homme ou une femme avec une histoire, un métier, une famille, une voix. Il devient “le ladre”. Le mot colle au corps comme une condamnation.

Dans certaines villes médiévales, la séparation pouvait prendre des formes très ritualisées. Le malade était parfois soumis à des règles strictes. On pouvait lui imposer des signes distinctifs, des interdits, des objets sonores destinés à signaler sa présence. Il ne fallait pas surprendre les passants. Il fallait prévenir. La maladie devenait un statut public. Le corps souffrant cessait d’appartenir à la seule intimité : il entrait dans l’ordre visible de la ville.

À Bordeaux, il faut se garder de reconstituer avec trop de certitude ce que les sources ne permettent pas toujours d’établir dans le détail. Mais le cadre général est clair : comme d’autres grandes villes médiévales, la cité bordelaise a connu cette tension entre assistance chrétienne et peur de la contagion. Saint-Ladre n’est pas seulement un nom ancien. C’est le souvenir d’un monde où l’on plaçait la souffrance à distance pour continuer à vivre entre soi.

Cette histoire prolonge naturellement celle des recluses de Bordeaux, ces femmes enfermées dans des cellules de prière, parfois à proximité de lieux religieux ou hospitaliers. Dans les deux cas, la ville médiévale dessine une géographie de l’enfermement et de l’écart. Les recluses sont murées au cœur du sacré. Les lépreux sont rejetés vers les marges. Les unes deviennent des figures de pénitence et d’intercession. Les autres incarnent la maladie que l’on redoute. Tous rappellent que Bordeaux, avant d’être la ville des façades blondes, des quais ouverts et des places rénovées, fut aussi une ville de seuils, de murs et de séparations.

Ce que Bordeaux a effacé

Il ne reste plus de grande léproserie à visiter, pas de bâtiment évident qui raconterait cette histoire au passant pressé. La ville a recouvert ses marges. Elle a construit, aligné, renommé, circulé. Les lieux qui faisaient peur sont devenus des rues, des carrefours, des immeubles, des adresses ordinaires. C’est souvent ainsi que Bordeaux efface : non par disparition brutale, mais par absorption lente.

Pourtant, ces traces méritent d’être relues. Elles rappellent que le patrimoine n’est pas seulement fait de monuments prestigieux, de portes sculptées, de façades classées et de flèches restaurées. Il est aussi composé de noms pauvres, de lieux sans plaque, de mémoires inconfortables. Saint-Ladre appartient à cette histoire-là : celle des vivants qu’on voulait tenir à distance, mais dont la présence a pourtant marqué la ville.

Raconter les lépreux aux portes de Bordeaux, ce n’est pas chercher le frisson facile. C’est regarder comment une société ancienne a tenté de composer avec l’inconnu, la peur et la fragilité des corps. C’est aussi mesurer ce que les villes gardent de leurs exclusions. Car les murs tombent, les quartiers changent, les maladies se soignent. Mais la manière dont une communauté désigne ceux qu’elle ne veut plus voir dit toujours quelque chose d’elle-même.

Dans le Bordeaux d’aujourd’hui, rien ou presque ne signale cette mémoire au passant. La rue du Palais-Gallien déroule son quotidien, la rue Judaïque poursuit son mouvement, et Saint-Lazare semble avoir disparu derrière la ville moderne. Il faut pourtant parfois s’arrêter sur ces noms anciens. Ils ne racontent pas seulement ce que Bordeaux a perdu. Ils rappellent aussi que l’histoire de la ville s’est écrite avec ceux qu’elle a célébrés, mais aussi avec ceux qu’elle a tenus à distance.

Pour aller plus loin

  • Sur les recluses de Bordeaux : notre article consacré au destin des recluses bordelaises, notamment autour de Saint-Ladre et de la Recluse Saint-Ladre.
    Le tragique destin des recluses de Bordeaux
  • Sur Saint-Ladre / Saint-Lazare à Bordeaux : l’article de la Revue archéologique de Bordeaux consacré aux recluses, qui mentionne la chapelle Saint-Ladre, l’hôpital Saint-Lazare et leur localisation dans le secteur de l’actuelle rue du Palais-Gallien.
    Consulter l’article de la Revue archéologique de Bordeaux
  • Sur les léproseries médiévales : une étude publiée sur OpenEdition, utile pour comprendre le rôle de ces établissements entre soin, assistance, relégation et peur sociale de la maladie.
    Lire l’étude sur les léproseries médiévales

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011