Bordeaux

À Bordeaux, « Fini de rire ! » questionne la place laissée à la satire politique

L’Utopia affichait complet vendredi soir pour l’avant-première de « Fini de rire ! », documentaire consacré à la place de l’humour politique dans les médias français. Une projection souvent drôle malgré la gravité du sujet, prolongée par une rencontre avec Thibault Soulcié, Ronan Boivineau, Philippe Poutou et Florent Coulon. À quelques jours de sa sortie nationale, le film pose une question qui dépasse largement le cinéma : reste-t-il encore suffisamment d’espace pour rire du pouvoir ?

Vendredi soir, dans la salle de l’Utopia, les premiers éclats de rire ne tardent pas. Les Guignols ressurgissent à l’écran, tout comme Pierre-Emmanuel Barré, Stéphane Guillon, Guillaume Meurice et d’autres figures de l’humour politique. Des séquences parfois anciennes, mais qui font encore mouche auprès du public bordelais.

Le contraste traverse tout le film. Car derrière ces archives et ces rires, Fini de rire ! traite d’un sujet beaucoup moins léger : la place accordée à la satire politique dans les médias français et les pressions racontées par certains de ceux qui la pratiquent.

Réalisé par Matéo Larroque, Clara Menais et Mila Branco, sur un scénario de Jean-Baptiste Rivoire, le documentaire est produit par Off Investigation, média d’enquête indépendant fondé autour du journaliste en 2021. Premier volet d’une série d’enquêtes consacrées à l’humour politique, Fini de rire ! sortira nationalement le 23 septembre. À Bordeaux, il avait déjà trouvé son public : l’avant-première affichait complet depuis le milieu de la semaine.

Quand le rire rencontre le pouvoir

Fini de rire ! déroule une histoire récente de la satire politique française à travers plusieurs épisodes qui ont marqué la télévision et la radio : les transformations puis la disparition des Guignols de l’info, la déprogrammation de Mathieu Madénian et Thomas VDB sur France 2, les expériences de Pierre-Emmanuel Barré ou Stéphane Guillon, jusqu’au licenciement de Guillaume Meurice par Radio France.

En replaçant ces épisodes dans une même chronologie, le documentaire défend l’idée qu’ils racontent une évolution plus générale de la place laissée à l’irrévérence dans les grands médias.

Le cas de Mathieu Madénian et Thomas VDB en constitue un exemple particulièrement frappant. En mars 2017, France 2 leur commande 80 pastilles humoristiques destinées à être diffusées juste après le journal de 20 heures. Le premier numéro, qui abordait notamment l’actualité politique, ne sera finalement jamais diffusé.

La chaîne évoque alors des programmes livrés tardivement nécessitant des « ajustements ». Une source de l’équipe citée à l’époque affirme au contraire que la direction ne voulait pas prendre de risque à quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle. Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, rejettera cette interprétation et invoquera un choix artistique. La déprogrammation intervient après 120 sketchs déjà réalisés par le duo pour AcTualiTy, dont 90 consacrés, selon les humoristes, à la politique.

Faire un exemple, puis laisser agir l’autocensure

Mais Fini de rire ! ne s’arrête pas à la disparition d’émissions ou à l’éviction de certains humoristes. Le documentaire développe un mécanisme plus discret : l’effet d’exemple.

Une sanction suffisamment visible ne concernerait pas seulement celui qui la subit. Elle enverrait également un signal à ceux qui restent. Humoristes, auteurs, producteurs ou responsables d’émission pourraient alors commencer à anticiper les limites, à éviter certains sujets ou certaines formulations.

La censure directe laisserait ainsi progressivement place à un phénomène beaucoup moins visible : l’autocensure.

Dans sa bande-annonce, Fini de rire ! applique notamment cette lecture au licenciement de Guillaume Meurice, présenté comme un possible avertissement adressé aux autres humoristes.

Son parcours permet au film d’illustrer cette mécanique. Après sa chronique controversée visant Benyamin Nétanyahou, une plainte pour provocation à la violence et à la haine antisémite et injures publiques à caractère antisémite est classée sans suite par le parquet de Nanterre le 18 avril 2024, les infractions n’ayant pas été caractérisées.

Guillaume Meurice reprend ensuite sa formule à l’antenne en faisant référence à la décision judiciaire. Radio France le suspend puis le licencie en juin 2024 pour faute grave, sa présidente Sibyle Veil invoquant une « déloyauté répétée ».

Deux logiques différentes se croisent alors : la procédure pénale n’avait pas retenu les infractions qui lui étaient soumises ; Radio France estimait de son côté que la répétition de la chronique après un premier avertissement justifiait une sanction professionnelle.

Pour Fini de rire !, l’enjeu dépasse dès lors le seul cas Meurice : que comprennent ceux qui restent lorsqu’ils voient l’un des leurs disparaître de l’antenne ?

Un public qui, lui, continue de rire

Libraire les 400 coups
Séance dédicaces avec Guillaume Meurice à la Librairie le 400 coups

La question prend une résonance particulière lorsque l’on regarde l’histoire des grandes émissions satiriques françaises.

Pendant près de trente ans, Les Guignols de l’info ont été l’un des programmes emblématiques de Canal+. À la radio, Si tu écoutes, j’annule tout, puis Par Jupiter !, ont installé quotidiennement la satire sur France Inter, avec Charline Vanhoenacker, Alex Vizorek, Guillaume Meurice et leurs chroniqueurs.

L’humour politique a donc aussi été un humour populaire.

À Bordeaux, plusieurs jours avant la projection, il n’était déjà plus possible de trouver une place à l’Utopia. Et vendredi soir, les rires qui accompagnaient les archives des Guignols, de Pierre-Emmanuel Barré, Stéphane Guillon ou Guillaume Meurice rappelaient que ces séquences n’avaient rien perdu de leur efficacité auprès de cette salle.

Quelques mois plus tôt, Guillaume Meurice était justement venu à la librairie Les 400 Coups, tenue par Philippe Poutou et Béatrice Walylo. Bordeaux Gazette avait alors raconté cette séance de dédicaces qui, face à l’affluence, s’était prolongée jusque sur le trottoir.

Une observation locale, certes, qui ne permet pas de tirer de conclusion sur l’ensemble du public français. Mais entre le succès historique de plusieurs émissions satiriques, l’Utopia complet et les réactions de la salle, elle donne une résonance particulière à l’une des questions laissées par le film : la satire politique manque-t-elle réellement de public, ou les espaces qui lui sont consacrés se sont-ils réduits ?

L’audiovisuel public et la question plus large des médias

Pour Fini de rire !, cette évolution ne peut pas être séparée des transformations successives de l’audiovisuel public.

Le documentaire remonte notamment à la réforme engagée sous Nicolas Sarkozy. En 2009, la publicité est supprimée en soirée sur France Télévisions et la perte de recettes doit être compensée par des ressources publiques. Le gouvernement présente alors cette réforme comme un moyen de libérer le service public de la contrainte commerciale et de lui permettre de mieux affirmer sa différence.

Mais le nouveau modèle financier nourrit rapidement le débat. Dans un rapport publié en 2010, le Sénat estime que le volet financier de la réforme n’apporte pas toutes les garanties nécessaires au développement et à l’indépendance de France Télévisions.

Une nouvelle rupture intervient sous Emmanuel Macron avec la suppression, en 2022, de la contribution à l’audiovisuel public, l’ancienne redevance. Son financement est alors assuré par l’affectation d’une fraction de TVA.

Là encore, deux lectures s’opposent. Le gouvernement assure que la suppression de la redevance ne remet en cause ni le financement ni l’indépendance de l’audiovisuel public. À l’inverse, des parlementaires et des responsables du secteur s’interrogent sur la pérennité d’un financement désormais directement lié aux finances publiques.

Depuis, le cadre a encore évolué : une loi organique adoptée en 2024 a pérennisé la possibilité d’affecter une part d’un impôt national au financement de l’audiovisuel public, au-delà de la période transitoire prévue après la disparition de la redevance.

Fini de rire ! replace ces transformations économiques et institutionnelles dans une réflexion plus large : l’indépendance éditoriale dépend-elle aussi de la sécurité économique de ceux qui produisent et diffusent l’information, la culture et l’humour ?

La question dépasse d’ailleurs le seul cadre de la satire. À Bordeaux, elle avait récemment surgi sous un autre angle lors d’une conférence de Juan Branco consacrée aux institutions et à la démocratie, au cours de laquelle l’avocat avait notamment développé sa critique de la concentration de la propriété des médias et de ses conséquences, selon lui, sur le pluralisme du débat public.

Dans Fini de rire !, cette interrogation rejoint directement celle de l’autocensure. Car il n’est alors plus seulement question de savoir ce qu’un humoriste peut dire, mais dans quel environnement économique et professionnel il peut se permettre de le dire.

À l’Utopia, le débat prolonge le film

Le dessinateur de presse Thibault Soulcié, auteur de l’affiche de Fini de rire !, lors de la rencontre organisée après la projection.

Après 1 h 37 de projection, la discussion s’est poursuivie avec Thibault Soulcié, dessinateur de presse et auteur de l’affiche du film, l’humoriste Ronan Boivineau, Philippe Poutou, ancien candidat à l’élection présidentielle, élu bordelais et désormais libraire aux 400 Coups, et Florent Coulon, distributeur du documentaire avec VraiVrai Films.

Soulcié a notamment raconté la naissance de l’affiche. Plutôt que d’accumuler les visages des nombreux intervenants du documentaire, le dessinateur a choisi une représentation symbolique.

Un poing tente d’écraser un bouffon. Mais celui-ci lui échappe.

Une première idée lui semblait trop pessimiste, comme si le pouvoir avait déjà gagné et écrasé le fou. L’image finalement retenue inverse la perspective : le coup manque sa cible et le bouffon continue sa course.

La rencontre a également permis d’élargir les questions soulevées par le film. Dans la salle, un spectateur a notamment rappelé que les tentatives de contrôler ou de limiter la satire ne sont pas propres à notre époque.

Les échanges ont aussi porté sur les limites de l’humour politique lui-même. Faire rire d’un pouvoir suffit-il à le fragiliser ? Après des années de caricatures et de chroniques, certains humoristes s’interrogent eux-mêmes sur leur capacité réelle à modifier le cours des choses.

Une question qui n’enlève rien au rire, mais interroge sa portée.

De l’Utopia à La Lanterne, le relais des cinémas indépendants

Les échanges se sont poursuivis avec le public de l’Utopia après la projection de Fini de rire !.
Avec de gauche à droite Florent Coulon, Ronan Boivineau et Philippe Poutou.

La présence de Florent Coulon ajoutait enfin une dimension très concrète à cette discussion : comment faire circuler un tel documentaire jusqu’à son public ?

Créée à Saintes, VraiVrai Films assure la distribution de Fini de rire !. Les échanges de vendredi soir ont abordé les difficultés que peuvent rencontrer des productions indépendantes pour accéder aux salles, communiquer et trouver leur public. Ils ont également évoqué les choix auxquels peuvent être confrontés ceux qui travaillent avec de grands acteurs du secteur tout en souhaitant conserver leur indépendance.

À Bordeaux, pourtant, l’avant-première affichait complet depuis plusieurs jours.

Et l’Utopia n’était pas le seul rendez-vous dans la métropole. Dès le lendemain, samedi 19 septembre à 20 h 15, La Lanterne à Bègles proposait à son tour Fini de rire ! en avant-première, suivie d’une rencontre retransmise depuis L’Écran de Saint-Denis avec plusieurs humoristes présents dans le documentaire.

Ces deux projections s’inscrivaient dans une opération beaucoup plus vaste. Plus d’une centaine de cinémas indépendants étaient annoncés à travers la France pour accompagner le documentaire avant sa sortie nationale du 23 septembre. La soirée du 19 septembre constituait le point d’orgue du dispositif, avec la rencontre de Saint-Denis retransmise dans les salles participantes.

Cette circulation par des salles indépendantes entre elle-même en résonance avec le propos du documentaire.

Fini de rire ! interroge la concentration des médias, les espaces laissés aux voix satiriques et les conditions économiques de leur indépendance. Pour parvenir jusqu’à son public, le film trouve justement une partie de ses relais dans un autre réseau : celui des cinémas indépendants.

À Bordeaux Métropole, l’Utopia puis La Lanterne en donnaient deux illustrations successives. Plus largement en Gironde, plusieurs autres salles indépendantes participaient au dispositif.

Le parcours du film ne démontre pas à lui seul la thèse qu’il défend. Mais il lui donne une résonance très concrète : pour faire circuler cette enquête sur les espaces laissés à la satire et à la parole indépendante, ses producteurs et son distributeur se sont largement appuyés sur des salles indépendantes.

Et le public répond présent.

Vendredi soir à l’Utopia, entre les rires provoqués par les vieux extraits des Guignols et les échanges beaucoup plus sérieux qui ont suivi la projection, le sujet dépassait largement l’histoire de quelques émissions de télévision ou de radio.

À quelques jours de sa sortie nationale, Fini de rire ! laisse derrière lui une question qui dépasse également le cinéma : quelle place reste-t-il aujourd’hui à ceux dont le métier consiste à rire du pouvoir ?

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011