Du 5 au 13 juin 2026, le festival Chahuts revient pour une 35e édition entre La Benauge, Saint-Michel et plusieurs lieux culturels bordelais. Avec 52 rendez-vous artistiques, dont 35 gratuits, l’événement défend une culture de proximité, fondée sur les récits, l’espace public et les liens entre habitants.
À Bordeaux, le festival Chahuts ne s’ouvre pas sous les dorures d’une grande salle, mais au parc Pinçon, à La Benauge. Ce vendredi 5 juin, la 35e édition démarre avec une Fête de la Saint-Jean pensée comme un moment de quartier : ateliers, animations, pique-nique géant, propositions artistiques, concerts de Johnny Makam et DJ Stanbul, bar et restauration sur place. Une entrée en matière fidèle à l’esprit du festival : faire de la ville une scène ouverte, et de la parole un terrain commun.
Jusqu’au 13 juin, Chahuts propose 52 rendez-vous artistiques, dont 35 gratuits, dans les quartiers Saint-Michel, La Benauge et au-delà. Cette gratuité importante n’est pas un simple argument pratique. Elle traduit aussi une manière d’envisager la culture : moins comme un rendez-vous réservé aux initiés que comme une expérience à partager dans les lieux du quotidien.
Depuis plus de trois décennies, Chahuts occupe une place singulière dans le paysage bordelais. Le festival se consacre aux arts de la parole : récits, conte, théâtre documentaire, poésie sonore, chanson, art radiophonique, performances ou formes participatives. Mais son identité ne se limite pas à une esthétique. Chahuts s’inscrit dans un travail mené toute l’année, au plus près des habitants, en particulier à Saint-Michel et à La Benauge. Le festival apparaît ainsi comme le temps fort d’une présence plus longue dans les quartiers.
Un festival populaire, mais pas simpliste
La force de Chahuts tient à cet équilibre : rester accessible sans renoncer à des sujets complexes. Le programme ne cherche pas à opposer fête populaire et réflexion. Il mêle les deux, parfois dans la même soirée.
La soirée d’ouverture à La Benauge en donne une bonne illustration. Avec La Tablée, issue du projet Le Goût de La Benauge, le festival valorise des souvenirs, des recettes et des récits collectés auprès d’habitants. La cuisine devient ici un prétexte pour parler de mémoire, de transmission et d’attachement à un quartier. À travers une installation sensible et sonore, Chahuts donne à entendre ce qui se raconte souvent loin des scènes : les histoires de familles, les gestes ordinaires, les liens construits autour d’une table.
Le choix des lieux participe aussi de cette identité. Le festival circule entre parc Pinçon, square Dom Bedos, Marché des Douves, place des Capucins, place Saint-Michel, bibliothèques, école André Meunier, Station Marne, Glob Théâtre ou encore TnBA. Cette géographie raconte une autre façon de fabriquer un événement culturel : non pas autour d’un seul site central, mais par circulation dans la ville.
Des sujets de société au cœur de la programmation
Cette 35e édition s’organise autour de plusieurs axes : “s’attarder sur les liens”, “défendre ce à quoi l’on tient”, “révéler la ville”, “se rassembler”. Ces formules donnent une colonne vertébrale à une programmation très marquée par les questions de société.
Dimanche 7 juin, L’exploitation à la cool, au square Dom Bedos, aborde par exemple le quotidien des livreurs à vélo et les nouvelles formes de précarité liées à l’ubérisation. Le spectacle, porté par la compagnie El Ajouad, sera suivi d’une causerie autour d’une question directe : qui paie vraiment le prix de nos commandes ? Le sujet parle forcément aux habitants des grandes villes, où ces travailleurs sont devenus omniprésents sans être toujours visibles dans le débat public.
Autre proposition très actuelle : Devenir, de Loïc Chabrier, interroge la confiance dans les médias, la possibilité de changer d’avis et les tensions qui traversent les discussions familiales. Le spectacle s’accompagne notamment d’un atelier d’autodéfense médiatique. Dans une période où les réseaux sociaux, les algorithmes et la défiance envers l’information pèsent sur la vie démocratique, cette entrée trouve un écho particulier.
La programmation traverse aussi l’amour, la famille, le féminisme, la prison, la mémoire ou les migrations. Avec Cabane, création 2026 de la compagnie OLA, Chahuts met en scène trois années d’ateliers menés en prison. Le spectacle interroge le monde carcéral, mais aussi les formes de domination et la tendresse comme geste artistique et politique. Là encore, le festival utilise la parole pour déplacer le regard.
La ville comme espace de récit
Chahuts ne se contente pas de présenter des spectacles dans Bordeaux. Il transforme certains lieux en espaces de récit. Avec Correspondance d’Outre-Tombe, Ari Hamot propose un service postal de lettres adressées aux ancêtres, collectées dans différents lieux avant une lecture-performance au départ de la place Saint-Michel. Le dispositif invite chacun à interroger son rapport au passé, à la mémoire et aux histoires transmises.
La clôture, samedi 13 juin, prendra une dimension particulièrement locale avec La Nuit de la Flèche, place Saint-Michel. La Flèche Saint-Michel, restaurée, redevient un repère visible et symbolique du quartier. L’inauguration officielle sera suivie d’une soirée musicale avec EmmaFleurs, Qairo et Ras El Hanout. Pour Bordeaux, ce moment associe patrimoine, espace public et fête collective.
Cette soirée intervient aussi dans un contexte très attendu à Saint-Michel : la réouverture au public de la flèche, fermée depuis novembre 2021. La tour-clocher rouvrira le samedi 13 juin, en marge de la soirée de clôture du festival. Face à l’engouement suscité par les premières réservations, la Ville de Bordeaux a annoncé l’ouverture d’une troisième semaine de visites gratuites, du 29 juin au 5 juillet. Après les 2 600 premières places réservées en quelques heures, 1 200 créneaux supplémentaires sont proposés, sur inscription obligatoire, dans la limite de deux places par personne.
Dans une ville souvent racontée à travers ses grands projets, ses tensions immobilières, ses transformations urbaines ou son attractivité, Chahuts propose un autre récit. Celui d’une ville vécue à hauteur d’habitants, traversée par des paroles intimes, des colères, des souvenirs, des désirs de fête et des questions politiques.
Le festival n’est donc pas seulement un agenda culturel de début juin. Il fonctionne comme un observatoire sensible de Bordeaux, en particulier de quartiers où la parole habitante compte autant que la programmation artistique. C’est ce qui fait sa singularité : Chahuts ne cherche pas à parler à la place des habitants, mais à créer les conditions pour que des récits circulent.
À l’heure où l’accès à la culture reste une question sociale autant qu’artistique, cette 35e édition rappelle qu’un festival peut aussi être un lieu de proximité, de débat et de rencontre. Pendant neuf jours, entre La Benauge, Saint-Michel et plusieurs lieux bordelais, Chahuts remet la parole au centre de la ville. Pas une parole officielle, mais une parole vivante, parfois fragile, souvent collective. Celle qui permet, peut-être, de mieux comprendre ce qui nous relie.
Infos pratiques : Festival Chahuts, du 5 au 13 juin 2026 à Bordeaux. 52 rendez-vous artistiques, dont 35 gratuits. Programmation dans les quartiers Saint-Michel, La Benauge et plusieurs lieux partenaires. Réservations selon les spectacles.



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