Plus d’une semaine après les manifestations du 17 octobre à Bordeaux, l’Observatoire girondin des libertés publiques publie ses observations sur le maintien de l’ordre. Utilisation massive de grenades lacrymogènes, difficultés d’accès aux rassemblements, blessures et entraves à ses missions : l’OGLP interroge les conditions d’intervention des forces de l’ordre. L’organisation annonce également avoir déposé plainte après les violences qu’aurait subies l’un de ses observateurs.
Les violences et les pillages du 17 octobre ont profondément marqué Bordeaux. Au-delà des dégâts matériels et des conséquences économiques, ces événements ont également laissé des traces chez les commerçants, leurs salariés et les personnes qui ont assisté aux scènes de violence. Alors que la ville tente de retrouver son quotidien, une autre question demeure : celle des conditions dans lesquelles les manifestations ont été encadrées et les opérations de maintien de l’ordre conduites.
Dans un communiqué publié dimanche 25 octobre, l’Observatoire girondin des libertés publiques (OGLP) revient sur cette journée à partir des constatations effectuées par deux équipes présentes dans plusieurs secteurs de la ville, notamment place Pey-Berland, cours Pasteur, cours Victor-Hugo, cours d’Alsace-et-Lorraine, place de la Victoire et sur les quais.
L’organisation dénonce un usage de la force qu’elle juge à plusieurs reprises disproportionné et décrit des situations qui auraient mis en danger des manifestants, des passants et ses propres observateurs.
Son communiqué contient également une accusation particulièrement grave : un policier aurait frappé l’un de ses membres place Pey-Berland. L’OGLP indique avoir déposé plainte auprès du procureur de la République.
Observer le maintien de l’ordre sans participer à la manifestation
L’Observatoire girondin des libertés publiques est un collectif indépendant réunissant notamment la Ligue des droits de l’homme, le Syndicat des avocats de France et la Fédération syndicale unitaire.
Sa mission consiste principalement à observer les pratiques des forces de l’ordre et à examiner leur conformité aux règles encadrant l’exercice de la force publique.
Ses membres interviennent selon une méthode de travail reposant sur une charte de déontologie, qui impose notamment une neutralité comportementale.
Lors de notre reportage du 17 octobre, nous avions rencontré trois membres de l’OGLP. Ils nous avaient expliqué ne pas pouvoir prolonger leurs échanges avec les manifestants pendant leur mission afin de préserver cette neutralité.
Cette distance concerne également les forces de l’ordre et les journalistes. Elle vise à éviter toute confusion entre le travail d’observation et la participation aux événements documentés.
Cette neutralité ne signifie pas que l’OGLP ait pour mission d’enquêter sur les pillages ou les dégradations. Son travail porte principalement sur les conditions d’exercice de la force publique, notamment lors des opérations de maintien de l’ordre. La recherche des auteurs de violences relève, quant à elle, des services d’enquête et de la justice.
Protéger les personnes, mais aussi permettre de manifester
Le maintien de l’ordre ne se limite pas à prévenir les violences et à protéger les biens. Il doit également permettre l’exercice de la liberté de manifester dans des conditions garantissant autant que possible la sécurité des participants, des passants et des riverains.
Cette double responsabilité fait partie du fonctionnement d’un État de droit.
Les forces de l’ordre ne peuvent être employées pour réprimer une contestation au seul motif des opinions politiques exprimées. Leur intervention doit répondre à des nécessités d’ordre public, dans le respect des principes de nécessité et de proportionnalité.
Cela n’interdit pas d’intervenir contre les violences, les pillages ou les atteintes aux personnes. La réponse apportée doit cependant tenir compte des circonstances et des comportements constatés.
Dans une décision du 10 juin 2021 relative au Schéma national du maintien de l’ordre, le Conseil d’État a rappelé les exigences encadrant les opérations de maintien de l’ordre et la protection des libertés publiques.
C’est dans ce cadre que s’inscrit le travail de l’OGLP : examiner non seulement les moyens employés, mais également les conditions dans lesquelles les participants ont pu accéder aux rassemblements et exercer leur droit de manifester.
Des grenades lacrymogènes avant le rassemblement
L’un des principaux points soulevés par l’OGLP concerne les premières interventions policières aux abords de la place de la Bourse.
Selon son communiqué, des grenades lacrymogènes ont été utilisées dès 13 h 43, alors qu’un rassemblement était annoncé pour 14 heures et que plusieurs cortèges continuaient d’arriver.
Les observateurs décrivent une foule alors calme et une sommation effectuée quelques minutes plus tard, qu’ils jugent difficilement audible.
Ils rapportent également que des barrages policiers dans les rues adjacentes auraient empêché certains manifestants de rejoindre la place de la Bourse.
Selon l’OGLP, cette situation a contribué à séparer les participants en plusieurs groupes importants et à accroître les tensions. L’organisation indique ne pas avoir observé de véritable tentative de désescalade lors de cette phase de la journée.
Dans son bilan du 18 octobre, la préfecture de la Gironde explique de son côté que les forces de l’ordre ont dû intervenir à plusieurs reprises face à des groupes violents et aux dégradations commises dans le centre-ville.
Cette présentation générale ne répond toutefois pas précisément à la chronologie avancée par l’OGLP concernant les premières utilisations de gaz lacrymogènes avant le rassemblement prévu place de la Bourse.
Les observations de l’organisation soulèvent ainsi des interrogations sur les circonstances dans lesquelles ces premières interventions ont été décidées.
Un usage massif de grenades et de moyens de dispersion
Le communiqué revient également sur l’importance des moyens employés le 17 octobre.
Selon le bilan de la préfète Sophie Brocas, repris par l’OGLP, 4 400 grenades lacrymogènes ont été utilisées le 17 octobre à Bordeaux.
Les équipes de l’observatoire décrivent un usage particulièrement important de ces grenades sur le quai Richelieu, le cours Victor-Hugo, le cours d’Alsace-et-Lorraine, la place du Parlement et la place Pey-Berland.
Selon leurs observations, les gaz ont touché des manifestants, des passants et des riverains. Elles citent notamment le cas d’une habitante dont le logement aurait été envahi par les gaz lacrymogènes.
L’organisation fait également état de l’emploi de différentes grenades explosives, de lanceurs de balles de défense et d’engins lanceurs d’eau.
L’OGLP rapporte des grenades explosives retombant à proximité immédiate de personnes ou au milieu de la foule, ainsi que des tirs tendus réalisés à l’aide de lanceurs Cougar. L’organisation estime que certaines de ces pratiques exposaient les personnes présentes à des risques de blessures graves.
Ces constatations conduisent l’OGLP à contester la nécessité et la proportionnalité de plusieurs interventions. Leur appréciation juridique dépend notamment des circonstances dans lesquelles les forces de l’ordre ont agi.
Des blessures parmi les manifestants et les passants
L’Observatoire consacre également une partie importante de son communiqué aux blessures survenues pendant la journée.
Il rappelle que onze civils ont été pris en charge par les sapeurs-pompiers, dont un jeune homme de 19 ans transporté en urgence absolue au CHU de Bordeaux.
Dans un premier bilan établi le 17 octobre en soirée, la préfecture avait de son côté fait état de 23 blessés, dont quinze membres des forces de sécurité et huit manifestants. Les chiffres cités par l’OGLP concernent les prises en charge des pompiers et ne recouvrent pas nécessairement le même périmètre.
Les équipes de l’OGLP indiquent avoir constaté plusieurs personnes blessées, notamment aux doigts, à la cuisse ou à la tête.
D’autres blessures leur ont été signalées par des secouristes bénévoles ou au moyen de vidéos, certaines étant attribuées à des grenades ou à des tirs de lanceurs de balles de défense.
L’OGLP précise ne pas disposer d’un bilan exhaustif des personnes blessées. Si plusieurs lésions sont attribuées à l’utilisation de grenades ou de LBD, les circonstances de chacune d’elles ne sont pas toutes établies indépendamment.
Le communiqué mentionne également l’exposition de plusieurs enfants aux gaz lacrymogènes, une situation que l’organisation considère comme particulièrement préoccupante.
Une plainte après des violences dénoncées contre un observateur
Le fait le plus grave rapporté concerne une intervention survenue en début de soirée place Pey-Berland.
Selon le communiqué, un policier équipé d’un lanceur de balles de défense aurait d’abord mis en joue un observateur qui filmait une intervention.
L’agent l’aurait ensuite bousculé, aurait écrasé son téléphone et lui aurait porté un coup à la tête alors que l’intéressé s’était identifié comme membre de l’observatoire.
L’OGLP indique que son membre a été sonné et que la mission d’observation a dû être temporairement interrompue.
L’organisation annonce avoir déposé plainte auprès du procureur de la République.
Les faits dénoncés et les éventuelles responsabilités individuelles devront être établis dans le cadre des suites qui pourraient être données à cette plainte.
Le communiqué met également en cause l’absence apparente de numéro d’identification réglementaire, ou RIO, sur l’uniforme du policier concerné.
Au-delà de cet incident, les observateurs dénoncent plusieurs difficultés pour franchir des barrages et poursuivre leurs prises d’images pendant la journée.
Une mission protégée par le droit
La présence des observateurs indépendants lors des manifestations bénéficie de garanties reconnues par la jurisprudence.
Dans sa décision du 10 juin 2021, le Conseil d’État a rappelé que les journalistes et les observateurs indépendants peuvent poursuivre leur mission pendant la dispersion d’un attroupement.
Ils ne sont pas tenus de quitter les lieux dès lors qu’ils se placent de manière à ne pas être confondus avec les manifestants et ne font pas obstacle à l’action des forces de l’ordre.
Cette décision constitue une garantie importante pour la documentation indépendante des opérations de maintien de l’ordre.
L’OGLP avait déjà soulevé plusieurs interrogations sur les pratiques policières dans un précédent communiqué consacré aux manifestations lycéennes à Bordeaux, que nous avions relayé.
Les observations du 17 octobre prolongent ce travail, avec cette fois un récit circonstancié et l’annonce d’une plainte après un incident visant directement l’un de ses membres.
Des questions qui dépassent les affrontements du 17 octobre
Les violences, les pillages et les dégradations commis le 17 octobre ont lourdement touché plusieurs commerces du centre-ville. Nous en avions notamment détaillé les conséquences dans notre article consacré à la situation du commerce bordelais.
Ces actes ont donné lieu à des enquêtes judiciaires et à des interpellations. Leur gravité ne fait pas disparaître les interrogations sur les conditions d’intervention des forces de l’ordre.
Inversement, les observations critiques de l’OGLP ne permettent pas de justifier les violences commises en marge des manifestations.
Après les violences et les pillages qui ont marqué Bordeaux, les observations de l’OGLP ouvrent un autre volet du débat sur cette journée : celui des conditions dans lesquelles les opérations de maintien de l’ordre ont été conduites. Les questions soulevées, comme les faits dénoncés dans la plainte annoncée par l’organisation, appellent désormais des éclaircissements.



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