Une centaine de commerces ont subi des dégradations lors des violences du 17 octobre à Bordeaux. Entre vitrines brisées, pillages et incendies, les conséquences pourraient se prolonger bien au-delà du week-end. Cette nouvelle épreuve survient dans un contexte de difficultés pour le commerce de centre-ville, quelques jours seulement après la présentation d’un plan municipal destiné à relancer son activité.
Samedi 17 octobre, les violences survenues en marge de la mobilisation sociale ont laissé de nombreuses traces dans le centre de Bordeaux. Rue Sainte-Catherine et dans les rues voisines, plusieurs magasins ont été pillés ou endommagés. Des vitrines ont été fracassées, des marchandises emportées et certains établissements ont subi des incendies.
Dimanche, selon un communiqué de la Ville, la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) Bordeaux Gironde avait identifié une centaine de commerces touchés. Ce chiffre recouvre des situations très différentes, des graffitis aux pillages, en passant par les vitrines brisées. Il ne s’agit donc pas d’une centaine de magasins pillés, mais d’un premier recensement d’établissements ayant subi des dégradations.
Plus de quarante vitrines avaient été sécurisées dimanche soir par les équipes de Bordeaux Métropole. Les opérations devaient se poursuivre lundi afin de permettre aux commerçants concernés de reprendre leur activité aussi rapidement que possible.
Au-delà des dégâts matériels, certains commerçants expriment un sentiment d’abandon face aux pillages. Dans un reportage de France 3 Nouvelle-Aquitaine, un commerçant affirme n’avoir aperçu aucun policier dans son secteur entre 16 heures et 19 heures. Ce témoignage fait écho à nos propres observations samedi en fin d’après-midi : dans certaines rues commerçantes que nous avons parcourues, des dégradations se poursuivaient sans présence policière visible à proximité immédiate.
Ces constats restent limités aux lieux et aux horaires de notre reportage et ne permettent pas de reconstituer l’ensemble du dispositif de maintien de l’ordre. Le Syndicat des indépendants et des TPE (SDI) dénonce pour sa part une sécurisation insuffisante des commerces.
Un commerce de centre-ville déjà confronté à des difficultés
Les violences du 17 octobre surviennent dans un contexte qui préoccupait déjà les professionnels du commerce bordelais.
En juin, une enquête présentée par Bordeaux Mon Commerce révélait que 51 % des personnes interrogées fréquentaient les commerces du centre-ville moins d’une fois par mois. Les difficultés d’accès, le stationnement et la concurrence des zones commerciales périphériques figuraient parmi les freins évoqués.
Les difficultés apparaissaient également dans l’activité des boutiques. Selon une enquête de la CCI Bordeaux Gironde réalisée auprès de 111 commerçants au début du mois de juillet, 77 % constataient une fréquentation inférieure à celle de l’année précédente et 80 % faisaient état d’un chiffre d’affaires en recul pendant les premiers jours des soldes d’été. Ces résultats ponctuels, recueillis pendant une période de canicule qui avait fortement pénalisé l’activité, témoignaient néanmoins des inquiétudes exprimées par une partie des commerçants.
La vacance commerciale constituait un autre sujet de préoccupation. Lors du conseil municipal du 28 septembre, la Ville avait fait état d’un taux passé de 4,5 % en 2018 à 7,6 % en 2024, pour justifier notamment l’instauration d’une taxe sur les commerces durablement vacants.
Cinq jours seulement avant les violences, le 12 octobre, le maire Thomas Cazenave présentait un nouveau plan commerce destiné à redonner de l’élan au centre-ville. Création d’une foncière commerciale, expérimentation d’un cashback local, simplification administrative et animations commerciales figuraient parmi les orientations annoncées.
Ces mesures visaient à répondre aux difficultés de fréquentation et à renforcer l’attractivité des rues commerçantes. Les événements du 17 octobre viennent désormais ajouter une urgence à ces enjeux de plus long terme.
Grandes enseignes et indépendants : des capacités de reprise différentes
Derrière le chiffre global des commerces touchés se cachent des situations économiques très diverses.
Une grande enseigne nationale ou internationale peut disposer de moyens financiers et logistiques pour organiser les réparations, reconstituer ses stocks ou adapter temporairement son activité. Pour un commerçant indépendant, une vitrine détruite, un stock perdu ou plusieurs jours de fermeture peuvent peser plus directement sur la trésorerie, alors que le loyer, les salaires et les autres charges continuent de courir.
La distinction mérite également d’être faite pour les magasins franchisés. Une boutique portant le nom d’une enseigne connue peut être exploitée par un entrepreneur indépendant, dont les obligations financières et les possibilités de soutien dépendent notamment de son contrat avec le réseau.
Il serait toutefois trompeur d’opposer systématiquement grandes enseignes et petits commerçants. Les possibilités de reprise dépendent de la situation propre à chaque établissement, de la nature des dégâts et des moyens disponibles. Quant au recensement communiqué par la CCI, il ne permet pas encore de connaître précisément la répartition entre succursales, franchises et commerces indépendants parmi les établissements touchés.
Assurances : une couverture variable selon les contrats
Au-delà du coût des réparations, la question des assurances pourrait jouer un rôle déterminant dans la reprise des commerces endommagés.
Certains groupes disposent de contrats négociés à l’échelle nationale, tandis que les commerçants indépendants souscrivent leurs propres garanties. Mais la taille de l’entreprise ne permet pas, à elle seule, de déterminer le niveau de protection : franchises, plafonds d’indemnisation et couverture des pertes d’exploitation dépendent avant tout des contrats.
Selon France Assureurs, les contrats professionnels prévoient fréquemment une garantie couvrant les dommages liés aux émeutes et mouvements populaires. Cette protection n’est toutefois pas automatique et dépend des dispositions contractuelles. La garantie des pertes d’exploitation reste facultative : lorsqu’elle est mobilisable, elle permet, sous certaines conditions, de compenser une perte de marge brute provoquée par l’interruption ou la réduction de l’activité après un sinistre couvert.
Pour une petite entreprise, une vitrine détruite ou un stock pillé peut ainsi entraîner des dépenses immédiates auxquelles s’ajoutent plusieurs jours de ventes perdues. Même lorsque les dommages matériels sont assurés, les franchises, les délais d’indemnisation ou l’absence de garantie des pertes d’exploitation peuvent fragiliser la trésorerie.
France Assureurs recommande aux professionnels concernés de déposer plainte et de déclarer rapidement leur sinistre auprès de leur assureur, dans les délais prévus au contrat.
C’est notamment l’une des préoccupations exprimées par le Syndicat des indépendants et des TPE (SDI). Dans un communiqué publié dimanche 18 octobre, l’organisation a réclamé des indemnisations rapides, y compris pour les pertes d’exploitation non couvertes par les assurances, ainsi qu’un accompagnement d’urgence pour les entreprises dont l’activité serait menacée.
À ce stade, les contrats des établissements bordelais concernés n’étant pas connus, il reste impossible d’évaluer combien de commerces pourront être intégralement indemnisés.
Les premières mesures d’accompagnement se mettent en place
Face à cette situation, les institutions consulaires ont commencé à organiser leur réponse.
Ce lundi 19 octobre, la Chambre de métiers et de l’artisanat (CMA) de Nouvelle-Aquitaine a annoncé l’ouverture d’une cellule de crise destinée aux entreprises touchées par les violences à Bordeaux, Limoges et dans les autres villes concernées de la région.
Accessible gratuitement au 3006, elle propose un accompagnement pour les déclarations de sinistre, les dépôts de plainte, les démarches administratives d’urgence et l’identification des dispositifs d’indemnisation existants. Elle peut également aider les professionnels à préparer la reprise de leur activité.
Il s’agit d’un dispositif d’accompagnement, et non d’une indemnisation automatiquement accordée aux entreprises.
De son côté, la Ville de Bordeaux a annoncé une réunion mardi 20 octobre à l’hôtel de ville. Thomas Cazenave doit y recevoir les représentants des commerçants, en présence de la préfète Sophie Brocas, du président de la CCI Bordeaux Gironde Patrick Seguin et de la présidente de la Chambre de métiers et de l’artisanat de Gironde Nathalie Laporte.
Cette rencontre doit notamment permettre de préciser les besoins des professionnels et les réponses susceptibles de leur être apportées.
Au-delà des vitrines, retrouver la clientèle
Reste une inconnue : les violences du 17 octobre auront-elles des conséquences sur la fréquentation du centre-ville ? Alors que les difficultés d’accès et les habitudes de consommation faisaient déjà débat, il est trop tôt pour savoir si ces événements modifieront durablement le comportement des clients.
Cinq jours avant les violences, la municipalité présentait un plan destiné à renforcer l’attractivité du commerce bordelais. Il lui faut désormais répondre à l’urgence, alors que les difficultés de fréquentation restent entières.
Pour les établissements touchés, l’enjeu dépasse la remise en état des vitrines : il faudra pouvoir rouvrir, absorber les pertes et retrouver les clients. La réunion prévue mardi 20 octobre entre la Ville, la préfecture et les représentants des commerçants permettra de préciser les réponses envisagées.



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