Le Haillan

Au Haillan, La Maison Tellier a fait lever les cœurs

Vendredi soir, à L’Entrepôt du Haillan, le festival Le Haillan Chanté a vécu l’un de ces moments où une salle bascule doucement. D’abord assis, concentré, presque recueilli, le public s’est peu à peu rapproché de la scène, jusqu’à finir debout, massé au plus près du groupe. Il aura suffi d’un concert construit comme une montée en température, entre folk française, souvenirs américains et chansons habitées, pour transformer une soirée de festival en rendez-vous partagé.

Avant La Maison Tellier, la soirée avait déjà pris le temps de s’installer. Sur le parvis, l’apéro-concert de Charles Baptiste avait donné le ton d’une édition fidèle à l’esprit du Haillan Chanté : de la chanson, des rencontres, une proximité assumée avec les artistes et le public. Puis, dans la salle, Marine Schnegg, présidente de Bordeaux Chanson, et Manuel Corneau, à la direction et à la programmation de L’Entrepôt, ont rappelé ce qui tient cette aventure depuis des années : une association bénévole, un lieu municipal attentif aux artistes, et un festival qui défend la chanson comme un bien commun.

Le Haillan Chanté commence dehors
À L’Entrepôt du Haillan, le public s’est rapproché de la scène dans la seconde partie du concert, porté par l’énergie de La Maison Tellier. © Photo Oihana Marco

Le moment n’était pas seulement protocolaire. Le concert a aussi été dédié à la mémoire de deux bénévoles de Bordeaux Chanson disparus l’an dernier, Jacques et Christian. Dans une salle comble, cette évocation a donné à la soirée une tonalité particulière, entre fidélité, gratitude et émotion discrète. Le Haillan Chanté n’est pas un simple alignement de dates : c’est aussi une communauté de visages, de mains tendues et de présences que l’on continue de faire vivre.

La première partie, confiée à Oré, a installé une douceur presque fragile. Seule en scène, la chanteuse a joué sur la légèreté, l’adresse directe et une forme de simplicité lumineuse. Elle s’est présentée avec humour, “Oré comme l’orée de la forêt, mais sans le E à la fin”, avant d’emmener le public dans un univers intime, traversé par l’enfance, les maisons lointaines, les souvenirs et les déplacements. Née à Metz, grandie à Narbonne, passée par Toulouse puis Paris, elle a raconté ces distances qui finissent parfois par agrandir le manque. Sa voix, sans chercher l’effet, a trouvé sa place dans la salle. Un prélude délicat, à hauteur humaine.

Oré, douceur en première partie
Seule en scène, Oré a ouvert la soirée avec une première partie intimiste, entre légèreté, souvenirs d’enfance et adresse directe au public. © Photo Oihana Marco

Puis La Maison Tellier est entrée dans le silence. Pas de grand fracas pour ouvrir le concert, mais cinq voix a cappella sur une reprise de Sinéad O’Connor, “In This Heart”. Helmut, Raoul et leurs compagnons ont suspendu L’Entrepôt dans une respiration collective. La chanson, nue, presque liturgique, a posé d’emblée le cadre : ce concert ne chercherait pas seulement l’efficacité, mais l’intensité.

Une entrée a cappella suspendue
La Maison Tellier a ouvert son concert par une reprise a cappella de “In This Heart” de Sinéad O’Connor, cinq voix pour installer d’emblée une émotion particulière à L’Entrepôt. © Photo Oihana Marco

Le groupe normand revenait au Haillan avec un nouvel album, La timidité des arbres, sorti début avril, et vingt ans de route dans les bagages. Sur scène, Helmut Tellier a rappelé les précédents passages à L’Entrepôt, notamment sous des formats différents, comme un concert dessiné en duo. Cette fois, La Maison Tellier est revenue en formation pleine, avec l’envie de défendre un disque récent sans oublier les chemins empruntés depuis ses débuts.

Helmut et Raoul, les piliers de la Maison
Helmut et Raoul Tellier, noyau historique du groupe, ont guidé le concert entre titres récents et morceaux puisés dans vingt ans de répertoire. © Photo Oihana Marco

Depuis 2006, le groupe cultive une place singulière dans le paysage français. Une maison de faux frères, mais une vraie famille musicale, bâtie autour de chansons en français, de guitares folk, de trompettes, de grands espaces rêvés et d’une mélancolie jamais figée. À L’Entrepôt, cette identité s’est déployée sans démonstration. On a entendu les couleurs tex-mex des débuts, les clins d’œil à Calexico, à Jean-Louis Murat, mais aussi cette manière très française de raconter les départs, les souvenirs de voiture, les banquettes arrière de l’enfance, les amours cabossées et les fidélités anciennes.

Helmut Tellier, voix d’ancrage
Au centre du groupe, Helmut Tellier porte les chansons avec cette présence à la fois grave, chaleureuse et volontiers complice avec la salle. © Photo Oihana Marco

L’arrivée récente de Betty Tellier à la basse, parfois aussi à la voix, apporte une nuance nouvelle à cet équilibre. Sa présence donne au groupe une note féminine, sans bouleverser la charpente, mais en élargissant la palette. Autour d’Helmut, dont la voix reste le point d’ancrage, et de Raoul, complice de toujours, La Maison Tellier apparaît aujourd’hui comme un groupe qui a traversé le temps sans perdre son élan.

Léopold Tellier, le souffle western
À la trompette, Léopold Tellier apporte l’une des couleurs essentielles du groupe, entre folk, accents tex-mex et horizons américains. © Photo Oihana Marco

Le concert a avancé par paliers, en piochant dans près de vingt ans de carrière. La Maison Tellier n’est pas venue seulement défendre La timidité des arbres, même si le dernier album formait le cœur battant de la soirée. Le groupe a aussi ouvert quelques portes plus anciennes, des premiers titres comme “À la petite semaine” jusqu’à “Sur un volcan”, dessinant un parcours large, presque familial, dans son propre répertoire. D’abord dans une écoute assise, attentive, presque sage, la salle a peu à peu changé de température. Les chansons ont gagné en ampleur, les guitares se sont épaissies, les refrains ont circulé davantage.

Une maison en mouvement
Sur scène, La Maison Tellier déploie une formation renouvelée, entre fidélité à ses racines folk et énergie collective. © Photo Oihana Marco

La bascule est arrivée dans la seconde partie du concert, notamment pendant “J’ai rêvé d’avalanches”. Le titre, sorti en 2016, semble avoir gagné une épaisseur nouvelle avec les années. On y entend déjà la crise, la peur du monde, la fatigue d’aimer et cette tentation de voir tout s’écrouler. Vendredi soir, à L’Entrepôt, la chanson n’a pourtant pas plombé la salle : elle l’a rassemblée. Les spectateurs ont quitté leurs sièges, se sont rapprochés de la scène, et le concert a changé de régime. La salle n’était plus dans l’écoute assise du début : elle suivait désormais l’élan du groupe, portée par l’énergie du morceau.

L’énergie emporte la salle
Dans la seconde partie du concert, les spectateurs ont quitté leurs sièges pour rejoindre le devant de scène, portés par l’élan du groupe. © Photo Oihana Marco

La Maison Tellier a aussi cette qualité rare : savoir mêler la solennité et la blague, le recueillement et l’autodérision. Entre deux morceaux, Helmut raconte, chambre gentiment ses compagnons, remercie les équipes, parle des tournées, des “dos à dos” que chacun garde quelque part, de ces chansons qui reviennent soir après soir comme des talismans. Rien ne sonne récité. Tout semble tenu par un fil : celui d’un groupe qui prend la scène au sérieux sans jamais se prendre trop au sérieux.

Au fil de la soirée, La timidité des arbres s’est imposé comme le cœur du concert, mais pas comme une frontière. Les morceaux récents dialoguaient avec les plus anciens, les souvenirs répondaient aux chansons nouvelles, et les fantômes amicaux de Murat ou de l’Amérique folk passaient entre les amplis. Dans cette maison-là, les pièces communiquent entre elles.

Au moment de saluer, les musiciens ont semblé touchés par l’accueil de L’Entrepôt. Betty Tellier, seule femme et plus jeune membre du groupe, a notamment laissé voir une émotion discrète, comme si cette soirée avait compté un peu plus qu’une simple date de tournée.

Betty Tellier, seule femme et plus jeune membre du groupe
© Photo Oihana Marco

La soirée s’est d’ailleurs prolongée dehors, après le concert, autour d’une séance de dédicace. Une manière simple et directe de refermer la boucle : après les chansons, l’échange, les mots, les sourires, et cette proximité qui fait aussi la force du festival.

En quittant L’Entrepôt, on pouvait mesurer ce que Le Haillan Chanté continue de défendre après quinze éditions : une chanson vivante, exigeante sans être fermée, populaire sans être formatée. Avec Oré en première partie et La Maison Tellier en point d’orgue, la soirée a rappelé qu’un concert réussit parfois quand il parvient à faire bouger autre chose que les corps. Vendredi soir, au Haillan, La Maison Tellier a fait lever le public. Mais surtout, elle a fait lever les cœurs.

Un salut chargé d’émotion
Au moment de saluer le public, les musiciens ont semblé touchés par l’accueil de L’Entrepôt, avant de prolonger la soirée par une séance de dédicace dehors. © Photo Oihana Marco

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011