Les grands vins, enfants des grandes propriétés ?



Publié le 21 juillet 2015 à 10:51

Tourisme, gastronomie, vins

L’un des derniers ouvrages parus aux éditions Féret a retenu l’attention de Bordeaux Gazette. Il s’agit de « La construction de la grande propriété viticole en France et en Europe XVIe-XXe siècles. Un titre sans doute pas très commercial mais qui pose une question de fond : existe-t-il un lien entre l’apparition des grands domaines et l’avènement des vins de qualité ?


Les éditions Féret occupent une place à part dans le paysage éditorial français. En partie parce que leur directeur, Bruno Boidron, ose publier des ouvrages que ses collègues d’autres maisons rechignent à sortir dans leurs collections. Notamment des thèses ou des colloques universitaires. En œnologie – cela se comprend Féret étant l’une des grandes références en matière de vin – mais aussi dans le domaine historique. C’est le cas avec ce livre qui est constitué par les actes d’un colloque. Un colloque ! Vous allez penser qu’il s’agit d’un ouvrage savant certes mais illisible. Heureusement il n’en est rien, l’équipe réunie par Marguerite Figeac-Monthus et Stéphanie Lachaud, deux historiennes bordelaises, ayant su éviter ce travers. Si le livre est aussi intéressant qu’érudit, il doit cette qualité à la démarche employée : l’histoire comparée. Une méthode qui fait apparaître l’existence d’un modèle bordelais. C’est Claude Muller, de l’université de Strasbourg, qui le dit : il faut « savoir s’il existe un modèle alsacien comparable au modèle bordelais... à savoir un château entouré d’un domaine viticole conséquent d’un seul tenant. »

Château Bourran qui n’est plus une propriété viticole
doc. archive Féret

Ce modèle bordelais, apparu sous l’Ancien Régime (XVIIème-XVIIIème siècles) est analysé par Michel Figeac, le spécialiste de la noblesse bordelaise. Partant d’un texte de Jefferson, il montre comment la noblesse locale a été un acteur majeur dans ce domaine, en mettant l’accent sur le rôle des femmes. Cet article très riche aborde de nombreux aspects de la question : méthode employée pour constituer une grande propriété et donner naissance à des vins de qualité (notion de cru), liaison avec le négoce, place du domaine viticole dans l’identité nobiliaire. Sur ce dernier point on trouvera un autre article donnant un exemple concret : celui de Stéphanie Lachaud sur le château de Malle. A l’origine du domaine un marchand bordelais du quartier Saint-Michel, Arnaud de Malle. Il achète la terre au début du XVIIème siècle. et fait bâtir le château, puis son fils, Jacques, est anobli peu des temps après. « Etre seigneur et avoir une terre si petite soit-elle... était un idéal pour tous ceux qui cherchaient à entrer dans le second ordre » [entendez la noblesse] explique Stéphanie Lachaud. Le cas n’a rien d’exceptionnel dans la France des XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles. En revanche, le rassemblement de parcelles (plus d’une quarantaine) à proximité de la demeure (dans un rayon de 1 700 m) dans les paroisses de Preignac, Fargues et Toulenne est plus caractéristique du Bordelais et de la naissance d’un grand domaine viticole. Poursuivi par les héritiers de Jacques de Malle, ce travail patient et méthodique aboutit à la constitution d’un vaste domaine de plus de 70 ha qui est progressivement planté en vignes produisant à la fois du vin rouge et, majoritairement, un blanc de qualité.

Giscours et la Ferme Suzanne

L’ouvrage contient bien entendu d’autres exemples de crus bordelais. Il s’intéresse aussi à des domaines situés dans d’autres régions européennes, notamment en Espagne et en Italie avec l’exemple de la Vénétie. Les auteurs n’oublient pas non plus des périodes moins fastes, avec l’évolution des domaines et les réactions sociales lors des crises de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. Il ne saurait être question de présenter ici tous ces aspects. Je préfère souligner que les auteurs mettent bien en évidence que l’essor de ces grands domaines n’est pas dû seulement à leurs proriétares, nobles, banquiers ou grands bourgeois. D’autres personnages ont joué un rôle essentiel dans l’avènement des grands domaines et de la qualité : les régisseurs, comme Daniel Jouet à Latour, Joseph Goudal à Lafite, Galos à Mouton ou les Skawinski à Giscours et dans de nombreux domaines médocains. Une dynastie à laquelle s’est intéressée Claire Steimer de l’Inventaire. Fils de propriétaire terrien et sous-lieutenant né en 1812 à Lublin (Pologne), Pierre participe à des insurrections anti-russes et est amené à s’exiler en France en1836. D’abord en Indre-et-Loire, où il débute sa carrière après avoir suivi les cours de l’école d’agriculture de Grignon près de Paris, puis en 1847 en Gironde. Avec ses fils ils gèrent un nombre impressionnant de domaines : Laujac, à Bégadan, Pontet-Canet, à Pauillac, Cantenac-Brown, Rauzan-Ségla, à Margaux, les trois Léoville, à Saint-Julien, et Giscours, à Labarde. Si beaucoup de régisseurs ont souvent mauvaise presse, ce n’est pas le cas des Skawinski qui font des domaines qu’ils gèrent des exploitations modèles.

Cantenac-Brown

Claire Steimer met bien en avant leur côté novateur, avec des fermes modèles comme la ferme Suzanne à Giscours. Outre une diversification des activités avec production de lait ces fermes permettent d’apporter des engrais bons marchés à la vigne. On les voir aussi mettant au point un nouveau type de charrue et luttant contre les maladies. Un dynamisme qu’ils doivent en partie au fait de travailler principalement pour les Cruse, une dynastie de négociants qui leur apporte les moyens nécessaires pour mener à bien leurs innovations. En chercheurs sérieux et objectifs, les auteurs ne négligent pas l’acteur essentiel de l’évolution des vignobles et de l’avènement de la qualité que constitue le négoce. Comme le note Gérard Béaur dans sa conclusion, si les tensions existent entre le négoce et la propriété, notamment sur les prix, ce qui l’emporte un peu partout est la communauté d’intérêt. « Les producteurs ont besoin des réseaux des négociants et les négociants ont besoin de commercialiser les vins des producteurs ».
Château de Malle
La construction de la grande propriété viticole en France et en Europe XVIe-XXe siècles, collectif direct.
Marguerite Figeac-Monthus et Stéphanie Lachaud
Éditions Féret,
256 pages
Bordeaux 2015
prix 44,5 €.


Antoine Lebegue


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