Le Billet philo : Aurions-nous perdu notre temps ?



Publié le 30 janvier 2015 à 16:38

Point de vue


Au quatrième siècle après J. C., St AUGUSTIN, confessait publiquement : « Le temps : je sais ce que c’est, mais quand on me demande de l’expliquer, je ne le sais plus ! ».
Comment interpréter ce propos célèbre, d’un des pères de la pensée chrétienne, autrement que comme une affirmation de la subjectivité du temps ?
Cela n’a pourtant pas empêché l’Eglise apostolique romaine d’en revendiquer la propriété objective en tant que représentante de son Créateur, du haut de son pouvoir divin sur les couronnes européennes. Elle a même été jusqu’à interdire le prêt à usure au motif que les profits réalisés par la location de l’argent reposaient sur une spéculation temporelle, c’est à dire sur l’exploitation commerciale d’une propriété cléricale.

C’est à partir de la bible judaïque dont s’est inspiré son dogme, qu’elle est parvenue à répandre l’idée, réputée universelle, de la droiture du temps.
Bien que la prétendue platitude de notre planète ait été officiellement dénoncée par Galilée au XVII ème siècle, la rectitude temporelle a survécu. Au siècle suivant, en dépit du profond discrédit que la révolution française a jeté sur l’ensemble des valeurs religieuses, c’est la nouveauté du progrès social qui en a justifié la continuité. L’avènement de la révolution industrielle a conforté son maintien en la fondant sur une prétendue morale laïque faisant apparaître comme une évolution humaniste la substitution de la précarité ouvrière à celle d’esclave. Soumise au bas salaire, aux trois huit et au rendement à la chaîne, la reconversion de l’exploitation de l’homme par l’homme a fait croire naïvement à ses victimes qu’elles avaient acquis un avantage par leur situation nouvelle d’affranchis robotisés. Contrastant avec la misère populaire, endurée jusque là sur le modèle de la pauvreté du Christ, la finalité paradisiaque du confort individualiste a été revendiquée par le petit peuple sur le principe du « struggle for life ». Dans le cadre du "progrès", l’idéal lointain des valeurs humanistes a été bêtifié à travers une propagande médiatique en faveur de la violence, du sexe et de l’argent. Pour que le prolétariat ne cesse pas de concevoir sa vie, devant lui tête baissée, le « rêve américain » a malicieusement brandi l’ambition de la réussite hyper-matérialiste en droite ligne vers une apothéose de la surconsommation. Ainsi, le maintien de l’idée que le temps ne serait qu’un constant plongeon en avant a contraint la masse laborieuse à ne pas se retourner sur le passé et à ne pas se laisser distraire de sa tâche en s’interrogeant sur la paisibilité des cycles de la nature.

De son côté, le Darwinisme a ridiculisé par sa laïcité le vieux discours biblique d’une création "ex nihilo" de l’univers en le ramenant au niveau d’un conte pour enfants. Il est parvenu à imposer au monde, sans autre fondement qu’une présomption issue des parentés animales, son affirmation de la genèse d’une infinité d’espèces à partir d’une seule, selon une sélection naturelle en progression pyramidale jusqu’à l’homme. Paradoxalement, l’argumentation de son processus ne s’est appuyée sur aucune preuve expérimentale. Comment la communauté universitaire a-t-elle pu accorder le moindre crédit, sans aucune base concrète, à ce scénario possible mais très incertain d’une modification morphologique et spirituelle lentement évolutive de toutes les espèces, depuis une seule ? En effet, sur quelle donnée rigoureuse a-t-on pu officialiser comme une vérité scientifique établie, cette étrange hypothèse encore en vogue de nos jours, qu’une volonté de la nature aurait pu propulser l’évolution du vivant en droite ligne vers un "progrès" infini sans retour.

Plus proche du Lamarckisme dont la doctrine reposait sur l’adaptabilité en fonction de l’usage et du non-usage, Stephen Jay Gould et Niles Eldredge se sont refusés à toute explication, forcément fantaisiste à notre stade de connaissances, de la genèse : minérale, végétale et animale. Ces deux biologistes éminents se sont limités à la thèse d’une transformation des espèces à différentes vitesses selon des équilibres ponctués. Ils ont pu observer, à la suite d’un changement environnemental sur la petite île de Pod Mecaru, qu’une espèce de lézard : le "Podarcis simula » avait effectué une mutation partielle. Ils en ont déduit que la métamorphose organique pouvait-être parfois lente ou nulle quand le milieu était stable et rapide dans les situations de stress dans un environnement changeant.
Ainsi, selon ce point de vue expérimental rigoureux, la genèse de la faune échapperait à toute idée d’un "progrès" graduel des espèces, impliquant une linéarité chronologique.

ET SI, LE TEMPS NE SE CONJUGUAIT PAS...


Quant à la notion de présent qui correspondrait à l’instantanéité de notre vie en cours et que nous considérons généralement comme la plus concevable, a-t-elle seulement la moindre pertinence ?
N’est-elle pas une aberration dans la mesure où le temps, nécessaire à son élaboration mentale, la renvoie aussitôt dans le passé ? En effet, au moment où nous faisons le constat d’un état ou d’une action, la durée, indispensable à la transmission et à la transformation sensitivo-neuronale de cette perception en information, ne nous renvoie-t-il pas à l’antériorité effective de l’évènement ? Contrairement aux prétentions illustres du célèbre « cogito ergo sum » cartésien, il en résulte que la seule certitude découlant du « Discours de la Méthode » se trouve disqualifiée. Pour être vrai, ce constat aurait dû être conjugué à l’Imparfait : « je pensais donc j’étais ». De plus, il convient de préciser qu’avant même la poursuite de la phrase, la conceptualisation du sujet "Je" le situait déjà au temps passé, au moment de son énonciation. Il aurait aussi fallu prendre logiquement en compte le fait que le passé est toujours assujetti au souvenir. Or, la subjectivité et la faillibilité qualificatives de la mémoire sont des paramètres dubitables rédhibitoires de la valeur de vérité d’une affirmation. Il en va subjectivement de même pour le futur que nous ne pouvons pas anticiper à proprement parler. C’est seulement à court terme que nous pouvons tenter d’en avoir, à partir de paramètres connus et selon les dispositions stables d’une période à venir, une approche plus ou moins déductive. Même dans le cadre des cycles naturels et malgré la précision de certains instruments de mesure, les prévisions météorologiques ou économiques demeurent peu fiables à moyen ou à long terme. Hypothéquer l’avenir est un pari, audacieux par définition, sur le fait que ce qui va advenir sera systématiquement une extrapolation de ce qui était. Le devenir ne s’avère qu’un concept imaginaire dans la mesure où il n’est qu’un voeu qui repose sur des indices soumis au surgissement d’aléas d’une nature et d’une ampleur inconnue. Son déchiffrage n’est permis par les oracles, l’astrologie ou les calculs de probabilités, que dans l’éventualité où il s’effectue lors de périodicités s’accomplissant sans ruptures intempestives.
Cette prévisibilité a été très écourtée par les extraordinaires remises en cause issues des bouleversements incessants dus au fantastique essor de la technologie.
La course rectiligne de l’humanité vers ce "progrès" infini, échappe désormais à toute règle.

ALORS SELON TOI, ALBERT, LE TEMPS SERAIT ÉLASTIQUE !


Au début du XXème siècle, les conceptions : atomique et temporelle d’Einstein ont provoqué un extraordinaire bouleversement dans tout le monde de la science. La déformation exceptionnelle d’une configuration cosmique lors d’une éclipse de soleil a pu être observée, sur son invitation par les membres de l’université de Berlin, auparavant réfractaires à ses allégations. Ce phénomène physique étrange s’est produit conformément à sa prédiction mathématique d’une interactivité temporelle entre certains astres en fonction de leur masse, de leur rapidité et de leur proximité. Ainsi a été mise en évidence la théorie de la "relativité restreinte » établissant universellement « l’élasticité » du temps en fonction de chaque corps suivant leur vitesse de déplacement. La durée de vie d’une fourmi et celle d’un humain par exemple, ne peuvent être que proportionnelles à leur corpulence, leur rythme perceptif et leur mobilité. Elles sont pourtant scientifiquement équivalentes sur le plan individuel pour l’un et l’autre, parce qu’elle sont respectivement propres à chacun d’eux. Du fait qu’elles sont intimement liées à la variabilité constante de leur mouvement, elles sont fluctuantes. Cette malléabilité peut être comparée à celle d’un élastique, en quelque sorte.
S’il s’agissait des chutes simultanées d’une boule de pétanque et d’une balle de pingpong, d’une même hauteur, leur durée respective serait équivalente, bien que différente d’un point extérieur.
Cette démonstration expérimentale a établi qu’il y a plus lieu de concevoir le temps sous la forme d’une durée se présentant comme une variable liée à l’espace et à la vitesse d’un corps, que comme un concept intrinsèque.

TOURNERIONS-NOUS EN ROND ?


Si la théorisation "einsteinienne" nous a éloigné de l’expérience quotidienne du temps, il demeure que de l’infiniment grand à l’infiniment petit, la nature nous montre à chaque instant que les éléments qui la composent respectent tous un mouvement d’ordre cyclique sur le principe du dynamisme cosmique. La répétition du lever et le coucher du soleil régissant les jours et les nuits, celle des saisons en fonction des solstices ainsi que celle des naissances et des morts, ne se conforment-elles pas à ce même principe de révolution ?
Il ne s’agit cependant pas de cautionner l’éternel retour "nietzschéen" qu’implique le principe rotatif correspondant à un serpent qui se mordrait la queue. Contrairement à l’affirmation d’Empédocle : « tout est mouvement, tout est cycle", le retour à l’identique qu’entrainerait la rotation du début après chaque fin, se trouve infirmé par le fait qu’il n’y a pas deux êtres rigoureusement identiques dans le monde. S ’il existe un grand nombre de choses semblables, il demeure qu’elles ne sont jamais exactement les mêmes. Chacune d’entre elles est constituée de particules infinitésimales qui lui sont propres et qui la distinguent d’une autre. Il faut donc en déduire que le temps serait plutôt une succession de mouvements observant une forme hélicoïdale aléatoire. De cette manière rien ne se répèterait rigoureusement de la même façon, tout en retrouvant à chaque spire une forme originelle semblable, en dehors de l’éventualité de grands bouleversements.
N’est-ce pas sur ce principe que le soleil nous émerveille régulièrement, lors de ses levers et de ses couchers, par la somptuosité à chaque fois renouvelée de la répétition sempiternelle de ses apparitions et de ses disparitions ?

D’un point de vue simplement géométrique, si, de nos jours encore, on persiste à dire que le temps est droit au sens où l’histoire du monde aurait subi une évolution rectiligne et continuerait cette trajectoire, c’est dans l’ignorance évidente que la droiture n’existe pas. Ainsi, un segment de droite n’est qu’une illusion d’optique car il présente en réalité une courbure infinitésimale humainement imperceptible. Son prolongement en direction de l’infini ferait apparaître visiblement son inflexion croissante au fur et à mesure de son parcours autour de la Terre ou dans l’univers.
Le cheminement du temps n’est donc schématiquement pas celui d’une ligne droite comme le "progrès" actuel voudrait continuer d’en donner l’image.

A condition de pouvoir arrêter la fuite en avant de notre tendance progressiste effrénée, retrouver l’harmonie des répétitions elliptiques de la nature n’offrirait-il pas l’opportunité rassurante d’une véritable évolution humaniste ? Grâce aux enseignements à acquérir par le principe d’expériences vécues de manière plus ou moins semblables, ne pourrions-nous pas trouver un peu plus de sérénité et de paix ?

À NOTRE NIVEAU, LE TEMPS N’EST-IL DONC QU’UNE VUE DE L’ESPRIT ?


Ce n’est pas le temps lui-même, mais l’enchaînement d’évènements qui nous permet de repérer les indices démontrant que la vie s’écoule. De sorte que nous ne pouvons en concevoir l’idée qu’hypothético-inductivement. C’est à dire, selon un raisonnement prenant en compte un effet pour en concevoir le corollaire d’un point de vue logique. Sans mouvement observable, nous n’aurions pas l’opportunité d’imaginer le temps et réciproquement. C’est seulement en mesurant la distance parcourue par les trotteuses d’une montre ou la position de l’ombre solaire sur un cadran ou encore la quantité de grains écoulée dans un sablier, qu’il est possible de repérer indirectement la durée des mouvements observés. Car le temps en soi n’est pas mesurable, ni même qualifiable, .
Faute d’être objective, la durée n’a qu’un lien de "nécessité corrélative" et non de causalité, avec la mobilité qui suscite son "apparition abstraite". Son surgissement inapparent se trouve ainsi réduit à une fiction, nécessaire mais totalement indéterminée, qui ne peut être considérée en conséquence que comme une aporie. Après une nuit de sommeil, par exemple, nous sommes incapables de nous rappeler combien d’heures nous avons dormi, car nos sens ont été dans l’incapacité de percevoir le moindre effet permettant d’enregistrer un quelconque repère situationnel.
C’est pourquoi la méditation "heideggerienne", en direction du moi, qui culmine dans la thèse centrale développée dans "Être et Temps » ne devrait pas seulement être celle de l’inscription de l’être dans un "étant en cours", mais dans un "étant en cours d’éveil ». Un "éveil" sans lequel l’inscription de l’être serait totalement effacée par l’inconscience de sa durée vitale.

En d’autres termes, la notion de temps apparaît être inductible en tant que véhicule d’un développement dynamique, mais reste indéfinissable en tant que phénomène. Elle n’existe que par notre appréciation de la durée d’un mouvement à partir de l’accumulation graduelle de ses stades d’accomplissement. Car, sans le mouvement qui doit physiquement se produire au sein d’une chronologie, le temps ne laisserait transparaître aucune trace le laissant supposer. Lorsque nous contemplons le désert où, par définition rien ne se trouve hormis du sable à perte de vue, le temps parait considérablement ralenti, voire absent, parce qu’en général très peu d’évènements s’y déroulent. Comment alors ne pas évoquer la conception psychologique que nous en avons, dans sa dépendance directe avec nos humeurs et nos désirs ? N’est-ce pas cette vision mentale d’une succession de faits qui marque sélectivement notre mémoire en constituant notre existence dès que nous lui prêtons attention ?
Ainsi, suivant qu’une activité nous paraît passionnante ou ennuyeuse, n’est-ce pas subjectivement que nous trouvons le temps : fugace ou, au contraire, interminable ?

Aux confins de la même subjectivité, les récits mystiques, qu’ils soient religieux ou laïques, n’auraient-ils pas dû renoncer depuis longtemps à la moindre explication de la création du monde et de son évolution prétendument rectiligne pour éviter d’avoir à s’offusquer que nous les considérions, tôt ou tard, comme une insulte au bon sens ? Ne convient-il pas d’extirper de tous ces discours obscurantistes, la conception inepte encore actuelle d’un progrès rectiligne de l’aventure anthropologique, afin de pouvoir reprendre le cours d’un bio-rythme plus naturel et plus heureux ?

Et, puisqu’il est admis dans les textes sacrés que les personnages y sont légendaires, pourquoi ne pas admettre que leur intemporalité les élève, définitivement au-dessus du monde, en les mettant hors d’atteinte de toute dérision, surtout caricaturale ?


Georges S. Zeiller


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