Escale à l’Escale du livre



Publié le 9 avril 2016 à 16:41

Art de vivre

Un dimanche après-midi, j’embarquais sur le fragile esquif de la culture qui faisait escale à Bordeaux. L’église Sainte-Croix, très solennelle, tournoyait immobile, emportée par cette fête du livre.


Au-dehors, une foule envahit les alentours. Des lieux sont dédiés à cet événement et plusieurs tentes sont installées et baptisées de diverses appellations ; « la librairie 1 », une autre judicieusement désignée comme « la librairie 2 », d’autres comme l’agora, ou bien « la salle de l’atelier », « le salon littéraire », ou encore « le café du théâtre », etc.
Sous un grand vélarium blanc, dénommé « forum du livre », des auteurs parfois fébriles, parfois patients, attendent, assis devant une table sur lequel s’exhibent leurs œuvres. Au-dessus de leurs têtes, se balance une photo avec un nom, vos yeux vont du livre, du nom de son auteur sur la couverture, jusqu’à la personne qui vous dévisage puis vos yeux montent vers les petites bannières et là vous faites le lien entre le patronyme, le visage et le bouquin.
Il est recommandé de feuilleter cette profusion littéraire et certains écrivains affables vous interpellent pour vous raconter leur histoire et le pourquoi du comment. Une voix, sans doute, leur a-t-elle soufflé cet appel : vas-y, couche tes mots sur cette page trop blanche !

Évidemment, leurs arguments sont moins explicites. Certains auteurs passionnés, haranguent la foule, comme des camelots de foire et ne tardent pas à réunir autour de leur stand, pas mal de curieux.
On trouve de tout, des romans, des essais, des invitations aux voyages, des dictionnaires, des polars, des biographies, des guides, des albums de bandes dessinées, un quartier réservé au numérique, jusqu’aux livres audio.
Certains emplacements sont consacrés à la présentation d’un livre et de son auteur. Sous un long barnum blanc dénommé pour l’occasion « salon littéraire », nous nous répartissons sur des chaises ou des bancs. À la proue de ce navire de toile, trois écrivains, le plus à gauche est au service des deux autres. La France des années 70 a inspiré nos auteurs. Le monde ouvrier, la ville, la campagne, la télé en couleur, la crise du pétrole, Giscard et son accordéon… Un jeune homme au regard aigu, aux traits un peu durs dans un visage très pâle, écoute son travail se faire disséquer aimablement par les deux autres.
Le second auteur aux cheveux blancs était un respectable médecin qui taquine aujourd’hui la prose et aborde la même époque par le biais de son ancienne profession. Les deux histoires ont pour décor la même période, mais les deux univers semblent opposés.

La névrose sociale des « seventies » ne semble pas beaucoup intéresser une jeune fille assise à côté de moi ; le nez par terre, elle ne dort pas, elle se promène dans un autre monde par la fenêtre minuscule de son I phone. À quelques rangs de là, je suis médusée ; un homme est plongé dans un livre. Il est vrai que l’endroit s’y prête, chaleur et calme, si on excepte les trois protagonistes qui devisent tranquillement. Il serait injuste de dire que l’ambiance n’est pas studieuse, l’assistance est attentive et demeurera jusqu’à la fin, sauf quelques dissidents de dernières minutes qui décideront de s’éclipser discrètement. À la fin, l’hémorragie de spectateurs se produit petit à petit, car dans d’autres salles, d’autres auteurs vont commencer leurs prestations. La télé transportation serait bien utile pour l’occasion, car les horaires se chevauchent presque et si votre auteur se laisse aller à converser avec ses lecteurs potentiels, vous risquez de louper le suivant.
Bien sûr les stars de la littérature sont prises d’assaut. Des prouesses variées sont proposées alliant la lecture des œuvres avec diverses performances.
Je comprends que cette visite doit être bien préparées, si l’année prochaine le livre refait escale à Bordeaux je planifierais mieux ma traversée.
Nous sortons de ce temple des mots et des concepts pour retrouver la vraie vie. Dehors, un garçon de vingt ans est couché, endormi, à même le sol. À côté de lui, une canette de bière renversée. Il est étrangement réel et l’idée me traverse que nous ne sommes peut-être que les fantômes de son rêve.


Marie-Laure Bousquet Moison


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