Lettre ouverte à Christian Merlin, critique musical au "Figaro"



Publié le 13 mai 2015 à 11:12

Culture

Notre ami Sarastro ne partage pas certains points de vue du critique musical Christian Merlin et à travers notre journal notre ami a souhaité lui adresser une courtoise missive que nous publions.


Cher Christian Merlin,
Depuis l’an 2000, je lis avec grand plaisir vos chroniques. Lu aussi, dès sa parution en 2012 votre livre "Au cœur de l’orchestre, très documenté et qui m’intéressa d’autant plus qu’il traite d’un milieu que je connais bien puisque j’en ai fait partie, au sein de plusieurs orchestres parisiens. Nombreux sont les musiciens que vous citez dans votre ouvrage ont été mes collègues, français ou étrangers. C’est dire que ma missive sera toute amicale, ce qui n’empêchera nullement l’expression de certaines divergences. J’ai pris connaissance avec intérêt de deux de vos articles ; l’un, paru il y a quelques semaines intitulé "Le classique fait son show", le second daté du 21 avril dernier "Des mélomanes pas toujours dans le tempo". Ces deux articles sont, d’une part, l’expression d’un souhait d’ouverture de la musique dite classique à un "public différent", comme vous pensez l’avoir constaté depuis l’inauguration de la Philharmonie de Paris, d’autre part le regret de la négligence coupable des politiques de tous bords quant à l’éducation musicale.
Philharmonie de Paris
Sur ce dernier point, je vous donne quitus ; depuis Malraux et son directeur de la musique Marcel Landowski rien ou presque n’a été fait et les cours de musique des lycées et collèges frisent l’indigence. Quant à la méconnaissance des codes du concert par une (faible) partie de l’auditoire, le phénomène existe depuis pas mal de temps déjà et pas seulement à la Philharmonie de Paris récemment inaugurée. A Bordeaux par exemple, où l’intérêt pour la musique est très ancien, où le merveilleux Grand Théâtre et maintenant l’Auditorium ont des taux de remplissage très élevés, il n’est pas rare d’entendre quelques applaudissements et "bravos", vite réprimés, entre les mouvements d’une symphonie, d’un concerto ou d’une sonate. Les "chuts" des mélomanes dits avertis ont au moins le mérite d’enseigner "in vivo" les codes et d’empêcher le phénomène de se reproduire pour la suite du concert.
Partant de ces faits, peut on en inférer, comme vous le faites, un début de renouvellement du public des concerts classiques ? Je ne le crois pas. Pas plus que je ne partage votre exclamation "qu’importe le rituel si l’enthousiasme est là !" Vous osez, et vous avez bien raison, prononcer, parlant de la musique classique, des mots comme "usage", "culture", rituel". Oui c’est audacieux ! Que penserez vous si, à mon tour, j’ose, quelle horreur, prononcer le mot "élitisme", affreux "réac" que je suis ? Comme si chacun d’entre nous ne faisait de l’élitisme sans le savoir comme monsieur Jourdain fait de la prose ! Pourquoi pas les "adeptes" de la musique classique ? Oui, il y a chez les "fans" du classique des codes, du rituel, du "savant" et même une certaine forme de snobisme. Ce qui n’empêche pas la transmission familiale, amicale, le bouche à oreille, la curiosité individuelle et l’intérêt suscité par l’augmentation spectaculaire des salles de concert, quelquefois aux jauges impressionnantes. De là à imaginer les 80.000 places du Stade de France occupées parun public respectueux se délectant d’un récital de Lang Lang dans une intégrale des sonates de Beethoven, il y a un pas qui ne me semble pas encore près d’être franchi. Enfin, il ne faut jurer de rien !

A tort ou à raison je crois que la musique classique (romantique, moderne...etc) restera pour longtemps encore dans un cadre assez élitiste n’empêchant pas l’arrivée très progressive de nouveaux mélomanes que les "chuts" outrés des "savants" finiront par éduquer sur le tas ! La prolifération de formules type "La folle journée de..." n’y changerait pas grand chose. J’ajouterai que je ne vois pas la nécessité ni la multiplication des "retours à l’usage ancestral" que vous situez aux XVIIIème et XIXème siècles. L’interruption intempestive entre les mouvements d’une œuvre symphonique ou chambriste déconcentre et excède les interprètes.
L’exemple du chef Roger Norrington (connoté "baroqueux" mais c’est un autre sujet !) ne me convainc pas, pas plus que je ne suis "inquiet pour la pérennité du classique".
A contrario, verra-t-on un jour en France, comme dans les salles de concert allemandes, des mélomanes partition de poche en mains, suivre l’éxécution de l’œuvre interprétée sur scène ? Poser la question, n’est ce pas y répondre ?
Pour conclure, cher Christian Merlin, merci de votre indulgence pour mon interpellation ; je reste votre lecteur attentif, dévoué et amical.


Sarastro


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